Une Nation se mesure aussi à sa capacité de protéger la vie de ceux qui lui font confiance. Lorsqu’une mort pouvait être évitée, elle ne relève plus de la fatalité ; elle interpelle la conscience de tous et la responsabilité de l’État.
Le drame routier qui est survenu dans la nuit du 29 juin 2026 sur la route nationale Conakry-Mamou ne peut être réduit à la rubrique des faits divers. Il constitue un signal d’alarme adressé à toute la Nation.
Au-delà de l’émotion légitime qu’il suscite, ce drame nous oblige à interroger notre législation, l’efficacité de nos institutions et notre rapport collectif à la sécurité routière.
Cette tribune est un appel solennel à l’État, aux institutions et à chaque citoyen afin que les comportements routiers les plus dangereux soient désormais combattus avec une fermeté proportionnelle aux vies qu’ils détruisent.
L’ accident de Mamou : le drame qui doit réveiller la République
Certaines tragédies dépassent la douleur des familles qui en sont directement victimes. Elles bouleversent la conscience nationale, interrogent la responsabilité des pouvoirs publics et obligent un peuple tout entier à regarder en face les insuffisances de son organisation collective. L’accident survenu dans la nuit du 29 juin 2026 sur la route nationale Conakry-Mamou est de celles-là.
Ce drame revêt une dimension encore plus insoutenable lorsque l’on connaît l’identité des victimes.
Qui sont les victimes?
Dans la nuit du dimanche à lundi 29 juin 2026, en quelques instants, quinze vies ont été brutalement arrachées parmi les seize occupants d’un même véhicule. Quinze vies. Quinze destins. Quinze familles plongées dans une douleur dont aucune parole ne pourra jamais mesurer l’ampleur.
Ces personnes, sont la plupart des jeunes pousses. Des jeunes gens filles et garçons à fleur d’âge. Des âmes à peine nées qui devaient goûter aux premiers grands plaisir de la vie.
Ce sont des élèves de l’école guinéenne sortant de leurs examens de fin d’année. Il ne s’agissait pas seulement de voyageurs.
Il s’agissait, pour la plupart, d’enfants et d’adolescents, dis-je, qui venaient d’achever leur classe de 6e année, leurs examens de passage en 7ᵉ année, leur brevet ou leur évaluation de fin de cycle.
Ils rentraient auprès de leurs familles avec la joie des vacances, porteurs d’espérance, impatients de connaître les résultats de leurs efforts.
Comme tant d’autres jeunes Guinéens, ils avaient des projets, des ambitions et des rêves. Ils représentaient cette jeunesse dans laquelle toute Nation place ses plus grandes espérances.
Ils attendaient les résultats de leurs examens.
Pour eux, le verdict est tombé avant terme en ce lundi fatidique du 29 juin 2026.
Les résultats n’ont pas été l’admission en classe supérieure.
Le résultat a été la mort.
Et celui qui leur annonça ce verdict tragique ne fut ni un enseignant, ni un jury d’examen.
Ce fut un chauffeur.
Cette réalité bouleverse les consciences parce qu’elle rappelle avec une violence inouïe que, sur nos routes, une faute humaine peut anéantir en quelques secondes tout ce qu’une famille, une école et une Nation avaient construit pendant des années.
Nous partageons la douleur des familles et de la Nation
L’émotion qui a suivi cette catastrophe est immense et parfaitement légitime.
Le peuple guinéen partage la douleur des familles endeuillées.
La compassion est un devoir moral. La solidarité nationale est indispensable dans de telles circonstances.
Mais une question demeure: L’émotion suffit-elle lorsque les mêmes drames se répètent inlassablement ?
Depuis plusieurs années, les routes guinéennes sont le théâtre d’accidents meurtriers dont la fréquence finit par inquiéter autant que leur gravité.
Chaque nouvelle tragédie provoque les mêmes réactions : des condoléances, des visites officielles, des promesses d’enquête, parfois quelques mesures ponctuelles, avant que l’actualité n’emporte progressivement l’émotion collective jusqu’au prochain drame.
Ce cycle ne peut plus continuer. À force de se répéter, l’exception est devenue une habitude.
À force d’endeuiller nos familles, l’accident de la route risque de s’installer dans notre imaginaire collectif comme une fatalité. Or, il n’en est rien.
Mamou doit marquer un tournant
Les accidents de nos routes sont quasiment délibérés, fruits de négligence et d’incivisme.
La plupart de ces drames ne sont ni le fruit du hasard ni l’œuvre du destin. Ils sont la conséquence de comportements humains, de négligences répétées, de manquements aux règles les plus élémentaires de la circulation routière et, parfois, d’insuffisances dans l’application de la loi.
C’est pourquoi le drame de Mamou ne doit pas être considéré comme un accident de plus.
L’accident du 29 juin doit marquer un tournant. Il doit devenir le point de départ d’une réflexion nationale sur la valeur que nous accordons à la vie humaine, sur le rôle protecteur de l’État et sur la responsabilité de chacun face à la sécurité routière.
En tant que citoyen profondément attaché à la protection de la vie humaine, je refuse que ces quinze victimes deviennent un simple chiffre dans les statistiques des accidents de la circulation.
À travers cette tribune, je lance un appel solennel au Président de la République, au Gouvernement, aux institutions de la République, aux professionnels du transport et à tous les citoyens.
Certes, le temps de la compassion ne doit pas prendre fin, mais si elle est une vertu, la prévention est une responsabilité.
La sanction est une obligation lorsque des fautes graves ont coûté la vie à des innocents.
Par conséquent, la compassion doit désormais laisser toute sa place au temps des décisions. Une Nation qui se contente de pleurer ses morts sans agir pour empêcher de nouvelles tragédies finit, malgré elle, par accepter l’inacceptable.
Le devoir régalien de l’État: protéger la vie avant de présenter des condoléances
La Guinée dispose d’un ensemble d’institutions dont la mission est précisément d’assurer la sécurité routière.
Le ministère des Transports; la Direction nationale des transports terrestres (DNTT) »; l’Agence guinéenne de la sécurité routière (AGUISER); le Ministère de la justice et les syndicats des transporteurs.
Ces institutions existent. Mon intention n’est pas de mettre en cause leur utilité, mais, autant d’accidents interrogent sur l’efficacité des actions jusque-là entreprises et sur le respect de leur prérogative en matière de sécurité routière.
Une réforme pénale s’impose avec acuité
Toute société évolue au rythme des défis qu’elle rencontre. Lorsque de nouveaux phénomènes menacent durablement la sécurité des citoyens, le droit ne peut demeurer immobile. Il lui appartient de s’adapter afin de mieux protéger la société, de prévenir les comportements dangereux et de rappeler que « la liberté de chacun s’arrête là où commence le droit à la vie d’autrui ».
C’est précisément la question que pose aujourd’hui l’insécurité routière en Guinée. C’est cette réalité qui justifie aujourd’hui une réflexion nationale sur l’évolution de notre législation.
Une triple nécessité s’impose à la République: une exigence de justice, une exigence de responsabilité et une exigence de prévention.
Il ne s’agit pas de légiférer sous le coup de l’émotion.
Il s’agit de tirer les conséquences d’une réalité devenue insupportable.
Il est temps d’engager une réforme pénale à la hauteur des défis que connaît aujourd’hui la sécurité routière en Guinée.
Mon appel au Président de la République
J’en appelle solennellement au Président de la République.
Monsieur le Président,
L’Histoire offre parfois aux chefs d’État l’occasion d’engager des réformes qui dépassent leur temps et marquent durablement la conscience nationale.
Le drame de Mamou vous place devant l’une de ces responsabilités.
Faites de la sécurité routière une grande cause nationale.
Engagez une réforme ambitieuse de notre législation afin que les comportements routiers les plus dangereux ayant entraîné la mort soient sanctionnés avec une fermeté exemplaire.
Donnez aux institutions chargées de la prévention, du contrôle et de la répression les moyens humains, matériels et juridiques nécessaires à l’accomplissement de leur mission.
Faites de la formation des conducteurs, de l’éducation routière et de la prévention des priorités permanentes de l’action publique.
Certes aucune réforme ne fera disparaître totalement le risque d’accident.
Mais une République déterminée peut empêcher qu’une faute humaine, connue et évitable, continue de faucher des vies dans une indifférence résignée
Plaider pour une criminalisation des comportements routiers mortels ne signifie pas vouloir transformer chaque accident de la circulation en crime car je respecte les principes de justice et de proportionnalité.
En revanche, une société responsable ne peut plus traiter avec la même indulgence le conducteur victime d’un événement totalement imprévisible et celui qui, en toute connaissance de cause, décide de prendre le volant après avoir consommé de l’alcool, sans permis de conduire, sous l’effet de stupéfiants ou en méprisant délibérément les règles destinées à protéger la vie humaine.
Monsieur le Président de la République
La République se grandit lorsqu’elle protège les plus vulnérables.
Elle se renforce lorsqu’elle fait respecter la loi avec justice et impartialité.
Elle inspire confiance lorsqu’elle démontre, par ses actes, que la vie humaine est sa première richesse.
L’accident de Mamou nous adresse une question dont nous ne pouvons plus repousser la reponse: combien d’autres vies faudra-t-il encore perdre avant que nous décidions d’agir ?
La réponse ne peut plus être reportée, Monsieur le Président.
Elle doit être apportée aujourd’hui.
Avec courage.
Avec lucidité.
Avec responsabilité.
Parce que gouverner, c’est prévoir.
Parce que protéger la vie est le premier devoir de l’État.
Parce que la justice ne trouve tout son sens que lorsqu’elle prévient autant qu’elle sanctionne.
Et parce qu’aucun peuple ne devrait s’habituer à compter ses morts sur les routes de son propre pays, faisons en sorte que Mamou ne soit pas seulement le nom d’une tragédie.
Faisons-en le point de départ d’un sursaut national.
Le point de départ d’une réforme profonde.
Le point de départ d’une nouvelle culture de la responsabilité politique, citoyenne et civique.
Le point de départ d’une République qui affirme, par ses lois comme par ses actes, que la vie humaine n’a pas de prix.
Plus jamais Mamou.
Que ces trois mots ne demeurent pas une simple formule.
Qu’ils deviennent un engagement de l’État.
Un engagement des institutions.
Un engagement des conducteurs.
Un engagement de chaque citoyen.
Un engagement du Président de la République en personne.
Que cet engagement soit intégré dans Simandou 2040 car ce sont les jeunes qu’on est en train de faucher sur nos toutes qui sont les vrais bénéficiaires de ce projet.
Et leur projet, c’est la vie et non la mort.
C’est seulement quand ces engagements seront honorés que la protection de la vie deviendra l’affaire de tous.
Que nos routes cesseront d’être des lieux de deuil, des cimetières à ciel ouvert et nos véhicules des cercueils ambulants.
C’est en ce moment, et en ce moment seul, que nos routes deviendront des chemins d’espérance.
©️ Pr. Lamarana-Petty DIALLO, juillet 2026
