Alors que le projet de monnaie unique ouest-africaine, l’Éco, prépare son déploiement progressif à l’horizon 2027, la position de la Guinée suscite de nombreux débats au sein de la CEDEAO.
Invité ce mercredi 12 août 2026 dans l’émission Guinéetoy sur Télé24, l’économiste guinéen Mohamed Camara est revenu en détail sur la trajectoire monétaire du pays. Saluant la décision des autorités de Conakry de préserver le franc guinéen, l’analyste a livré une explication approfondie adossée aux réalités structurelles et à la théorie économique.
Une décision saluée et ancrée dans l’histoire
D’emblée, l’économiste a tenu à exprimer son soutien à la position adoptée par le gouvernement guinéen, tout en rappelant les racines historiques de ce grand chantier régional.
‘’Tout d’abord, félicitations et remerciements au gouvernement de par cette position. L’Éco, c’est un vieux projet. Depuis 1983, la Guinée est un membre fondateur’’, a-t-il rappelé.
Cependant, selon l’expert, l’engagement historique ne doit pas masquer les conditions économiques strictes requises pour le succès d’une telle union.
L’écueil de l’asymétrie économique : la théorie de la Zone Monétaire Optimale
S’appuyant sur la théorie de la Zone Monétaire Optimale (ZMO) développée par le prix Nobel Robert Mundell, Mohamed Camara a démontré que les structures économiques des pays de la CEDEAO demeurent trop divergentes pour partager une monnaie unique sans risque.
‘’Pour avoir une monnaie commune, nous avons besoin d’avoir des économies qui se ressemblent, qui ont les mêmes dynamiques. C’est ce qu’on appelle la théorie de la zone monétaire optimale par Mundell. Je donne juste un exemple : le Nigéria est un pays pétrolier. Quand le pétrole augmente, c’est bon pour le Nigéria, l’argent afflue. Par contre, pour nous, ça fait plus de dépenses. Nous, on est importateur net’’, a-t-il indiqué.
L’économiste met également en évidence la spécificité des échanges commerciaux de la Guinée par rapport à ses voisins de la région.
‘’Vous prenez la Côte d’Ivoire : la Côte d’Ivoire exporte des produits agricoles vers l’Union européenne. La stabilité de sa monnaie par rapport à la zone euro est essentielle pour son économie. Donc, elle peut plaider pour un arrimage à un taux de parité fixe. Pour la Guinée, par exemple, nous n’échangeons que 16 % avec nos voisins. 80 % de nos exportations vont en Chine, vers l’Asie’’, a-t-il précisé.
Risque de domination institutionnelle au sein de la future Banque Centrale
Outre les échanges commerciaux, la gouvernance de la future institution monétaire pose une préoccupation majeure quant à l’équilibre des pouvoirs entre les États membres.
‘’Dans la composition actuelle de la monnaie, la Banque centrale reste à achever, on n’a pas encore défini où se situera la Banque centrale, quels seront les capitaux mobilisés par les différents pays. C’est-à-dire dans le capital de la Banque centrale, quel pays va représenter quel pourcentage ? Les trois facteurs que le gouverneur a cités : la population, le PIB, les réserves de change… Si vous faites tout cela, vous avez une Banque centrale qui sera dominée par le Nigéria, qui a une économie presque à l’opposé de la nôtre’’, a analysé l’économiste.
Un levier d’action essentiel pour accompagner le Mégaprojet Simandou
Pour Mohamed Camara, le contexte économique guinéen marqué par l’essor des investissements miniers et le programme Simandou exige que l’État conserve une pleine autonomie sur sa politique monétaire et budgétaire.
‘’Pour les dynamiques actuelles, nous en 2025, on a attiré assez d’investissements. Il y a de l’espoir avec 2026 et pour les années à venir, on tend vers des croissances à deux chiffres. Pour ces dynamiques actuelles, il est essentiel d’avoir un levier de financement de son économie. Encore une fois, je tiens à rappeler qu’une monnaie ne fait pas une économie. La monnaie est un instrument de politique économique, tout comme le budget. Ce sont les deux éléments que le gouvernement utilise pour financer son programme’’, a-t-il insisté.
L’analyste a notamment insisté sur la souplesse qu’offre la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG) pour répondre aux besoins de financement de l’État.
‘’Actuellement, c’est l’un des critères de convergence. D’ailleurs, la norme de l’AMAO est de 10 % des recettes moyennes mobilisées sur trois ans que la Banque centrale peut prêter au gouvernement au besoin. Maintenant, si nous avons une banque communautaire, ce n’est pas possible. Cela demande une décision confédérale. […] Dans la dynamique actuelle où nous voulons lier nos projets au programme Simandou, l’État doit avoir dans ses mains l’ensemble de ses politiques : à la fois la politique budgétaire et la monnaie’’, a-t-il assuré.
Des modèles de réussite hors zone monétaire : l’exemple suisse et norvégien
À la question de savoir si la Guinée ne risquait pas de souffrir d’un isolement en restant en marge de l’Éco, Mohamed Camara a rappelé que la prospérité économique ne dépend pas obligatoirement d’une monnaie commune.
‘’Ce sont des pays qui sont proches d’un ensemble monétaire, qui n’y sont pas membres, et pourtant, qui fleurissent. La Suisse n’est pas membre de la zone euro. Elle a gardé sa monnaie, elle commerce avec l’Union européenne. La Norvège, le Botswana… Donc, aujourd’hui, ce dont la Guinée a besoin avec la CEDEAO, c’est de développer le marché unique. Nous sommes une porte d’entrée pour six pays’’, a poursuivi Mohamed Camara.
Selon l’économiste, le véritable enjeu réside dans les infrastructures logistiques et l’intégration des transports.
‘’Si à Conakry, un conteneur, un bateau peut accoster, être débarqué en moins de 24 heures au port de Conakry et arriver à Bamako en 12 heures, nous allons capter les importations de ces pays sahéliens. Le défi que nous avons actuellement n’est pas un défi de la monnaie. C’est un défi d’infrastructures, un défi d’organisation, un défi d’intégration économique’’, a-t-il mentionné.
Discipline monétaire vs Souveraineté : le juste bilan
Interrogé sur les inconvénients potentiels de cette posture, Mohamed Camara a reconnu la valeur de la discipline qu’impose une monnaie commune, tout en soulignant qu’elle ne répond pas aux urgences actuelles de la Guinée.
‘’Les désavantages… Lorsque vous avez une monnaie commune, c’est tout d’abord la discipline. C’est que le gouvernement ne peut pas au besoin, par exemple, faire appel à un financement monétaire de la Banque centrale. Le rôle d’une Banque centrale, c’est la stabilité intérieure, donc la stabilité des prix, l’inflation. Mais aujourd’hui, la Guinée n’a pas un problème d’inflation’’, a-t-il estimé.
En conclusion, l’économiste recommande au gouvernement guinéen d’adopter une stratégie pragmatique : préserver l’outil monétaire national pour piloter la croissance interne et le projet Simandou, tout en soutenant activement la fluidification des échanges commerciaux et des infrastructures au sein de la sous-région.
Mamadouba CAMARA, pour Lerevelateur224.com.
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