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Guinée – ECO, la souveraineté monétaire à l’épreuve des réalités économiques (Par Mohamed Lamine Camara Molac)

28 juillet 2026
Guinée – ECO, la souveraineté monétaire à l’épreuve des réalités économiques (Par Mohamed Lamine Camara Molac)

La Guinée peut, en théorie, rejoindre une future zone ECO. Mais, en l’état actuel, elle n’est pas encore structurellement prête à entrer dans une union monétaire sans risques majeurs. Certes, les indicateurs macroéconomiques s’améliorent. Mais les fragilités productives, fiscales, institutionnelles et infrastructurelles demeurent trop profondes pour envisager une adhésion rapide et mécanique.

Un paradoxe économique guinéen

La Guinée présente aujourd’hui un paradoxe bien connu, mais rarement affronté avec lucidité. D’un côté, la croissance est tirée par le secteur minier et les perspectives restent favorables à court terme. De l’autre, cette croissance demeure peu inclusive, la pauvreté reste élevée et les recettes publiques restent faibles. La Banque mondiale annonce une croissance de 5,7% en 2024, de 6,5% en 2025 et une moyenne proche de 10% sur 2026-2027, tout en soulignant que la pauvreté avoisine encore 52% et que les recettes fiscales ne représentent que 13,1% du PIB.

Sur le plan social et institutionnel, le tableau reste préoccupant. L’économie demeure fortement informelle, les services de base restent insuffisants et la productivité hors secteur minier demeure faible. Le Trésor français estime que l’informalité représente environ 57,8% du PIB et 95,6% des emplois, tandis que l’accès à l’électricité et le niveau d’alphabétisation restent encore limités. Autrement dit, la base économique sur laquelle devrait reposer une monnaie unique est encore incomplète.

Une compatibilité encore fragile

Une union monétaire suppose bien plus qu’une volonté politique. Elle exige des économies relativement proches en structure, en productivité et en discipline macroéconomique. Or, la CEDEAO elle-même a toujours insisté sur les critères de convergence: stabilité des prix, maîtrise du déficit budgétaire, soutenabilité de la dette et rigueur monétaire. Le fait que le lancement de l’ECO tende désormais vers une logique à plusieurs vitesses traduit, en creux, la reconnaissance des écarts persistants entre les États membres.

La Guinée dispose de certains atouts: amélioration de l’inflation, croissance soutenue, potentiel minier, capacité d’exportation et expérience d’intégration régionale. Mais son économie reste trop dépendante des matières premières, notamment la bauxite et le minerai de fer. Cette dépendance l’expose fortement aux chocs extérieurs et aux variations de prix.

Dans un tel contexte, une monnaie unique pourrait amplifier les déséquilibres si l’ajustement du taux de change disparaît comme outil d’amortissement des crises.

Des infrastructures encore insuffisantes

Le principal problème de la Guinée n’est pas seulement monétaire; il est d’abord productif. Le pays ne transforme pas encore suffisamment ses ressources, ce qui limite les retombées sur l’emploi, les PME, les recettes fiscales et le marché intérieur. La Banque mondiale rappelle d’ailleurs que la récente croissance n’a pas permis de réduire significativement la pauvreté, en raison de la faiblesse de la création d’emplois hors mines.

Les infrastructures constituent un autre goulot d’étranglement. Des progrès sont visibles dans le secteur de l’électricité, mais la couverture reste encore insuffisante pour soutenir une industrialisation large et compétitive. Le projet énergétique appuyé par la Banque mondiale, qui vise à améliorer l’accès à l’électricité pour plus de 1,5 million de personnes, illustre bien l’ampleur du déficit. Sans énergie fiable, routes fonctionnelles, logistique performante, ports efficaces et numérique robuste, l’ECO risque surtout d’intensifier la concurrence, sans permettre aux entreprises guinéennes de monter en gamme.

Des risques majeurs à ne pas sous-estimer

L’adhésion à l’ECO peut certes offrir des gains, mais elle comporte aussi des risques sérieux pour la Guinée. Le premier risque est la perte d’un instrument d’ajustement économique. Si la monnaie commune est rigide ou si les règles de fonctionnement limitent fortement les marges nationales, le pays disposera de moins d’outils pour faire face aux chocs sectoriels, notamment miniers. Dans une économie encore peu diversifiée, cela peut rapidement se traduire en tensions sociales plus larges.

Le second risque est budgétaire. Les données disponibles montrent déjà un déficit public et une dette en hausse, alors que les recettes fiscales restent faibles. Dans une union monétaire, un État mal préparé ne peut plus compenser ses faiblesses par la création monétaire ou par des dévaluations compétitives. Il doit donc s’appuyer sur une fiscalité solide, une administration efficace et une dépense publique mieux orientée.

Le troisième risque est politique et institutionnel. Si la monnaie unique est perçue comme un projet technocratique imposé d’en haut, sans effets concrets sur la vie quotidienne, sa crédibilité s’érodera rapidement. Or, aucune union monétaire ne peut durer sans une forte légitimité économique, sociale et politique.

Des opportunités réelles à saisir

Malgré ces réserves, l’ECO ne doit pas être rejeté par principe. Une monnaie unique pourrait réduire les coûts de transaction, faciliter les échanges avec les pays voisins, encourager les investissements régionaux et renforcer l’intégration des chaînes de valeur en Afrique de l’Ouest. Pour une économie comme celle de la Guinée, qui dépend encore fortement des circuits commerciaux régionaux, la baisse des coûts de change et des incertitudes monétaires constituerait un avantage non négligeable.

La Guinée peut aussi gagner en influence si elle participe activement à la réforme monétaire régionale. Son entrée dans la Task Force présidentielle sur l’ECO montre une volonté d’être présente dans la phase de conception, et non seulement dans celle d’adoption. Cela peut lui permettre de défendre une architecture plus souple, plus graduelle et mieux adaptée aux économies à dominante extractive.

Conséquences probables

À court terme, l’ECO imposerait une pression plus forte sur la discipline budgétaire, la mobilisation des recettes et la transparence macroéconomique. Cette contrainte peut être utile si elle accélère les réformes. Elle devient en revanche dangereuse si elle intervient trop tôt, au risque d’exposer brutalement les fragilités existantes.

À moyen terme, la Guinée pourrait bénéficier d’un marché plus large et d’une meilleure intégration commerciale, à condition d’améliorer sa compétitivité. Sans transformation structurelle, elle risque toutefois de devenir un espace plus ouvert aux importations, avec peu de gains industriels locaux. L’ECO pourrait donc accélérer l’intégration, sans garantir automatiquement le développement.

À long terme, le succès dépendra moins du nom de la monnaie que de la solidité de l’État économique guinéen: fiscalité, statistiques, infrastructures, crédit productif, gouvernance minière et industrialisation. Sans ces fondations, la monnaie unique restera un symbole politique fort, mais un levier économique faible.

Recommandations aux autorités

Au regard de ces constats, plusieurs orientations s’imposent :

  • Exiger une adhésion conditionnelle et graduelle, fondée sur un calendrier précis lié aux critères de convergence, à l’inflation, au déficit, aux réserves et aux réformes ;
  • Accélérer la transformation structurelle de l’économie en réduisant la dépendance excessive aux mines au profit de l’agro-industrie, de la logistique, de l’énergie, des services modernes et des PME exportatrices ;
  • Renforcer les recettes fiscales en modernisant l’administration, en réduisant les exonérations injustifiées et en luttant contre l’informalité ;
  • Investir massivement dans les infrastructures productives: électricité, routes, ports, interconnexions régionales, numérique et capacités de stockage ;
  • Protéger les secteurs vulnérables par des filets sociaux et des politiques d’accompagnement ciblées ;
  • Défendre une architecture monétaire adaptée aux asymétries, fondée sur la flexibilité, des mécanismes de stabilisation et des règles tenant compte des écarts de productivité.

Position de principe

La Guinée a intérêt à soutenir le projet ECO, mais pas à n’importe quel prix et certainement pas dans un cadre qui ignorerait ses faiblesses structurelles. Le pays doit faire de cette réforme une opportunité de modernisation nationale, et non un simple abandon de souveraineté monétaire.

La meilleure stratégie consiste à adopter une posture vigilante, conditionnelle et réformatrice, plutôt qu’une adhésion précipitée.

La meilleure manière d’aider nos autorités est précisément de leur proposer, dès maintenant, des solutions concrètes aux défis les plus sensibles, notamment ceux que soulève cette tribune.

Vive la République de Guinée.

Très cordialement.

 

Mohamed Lamine Camara Molac

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