Alors que la France vient d’adopter une loi-cadre sur la restitution des biens culturels, la République de Guinée franchit une étape historique en sollicitant officiellement le retour du manuscrit attribué à l’Almamy Samory Touré. Reçue sur le plateau de France 24 hier mardi, la chercheuse Élara Bertho revient sur les enjeux scientifiques, politiques et symboliques de cette démarche.
Une demande officielle portée par Conakry
La démarche est désormais formelle. Le ministre guinéen de la Culture, de la Jeunesse, des Sports et du Patrimoine historique, Moussa Moïse Sylla, a adressé une requête officielle à son homologue française afin d’obtenir la restitution du manuscrit d’Almamy Samory Touré.
Au-delà de la simple restitution d’un objet patrimonial, cette démarche vise à réintégrer dans la mémoire nationale guinéenne une pièce majeure de son histoire intellectuelle. La France dispose désormais d’un délai de deux mois pour constituer une commission mixte guinéo-française, laquelle devra remettre un rapport dans un horizon compris entre six mois et deux ans.
Un chef-d’œuvre méconnu conservé aux Invalides
Interrogée dans l’émission l’invité du journal Afrique sur France 24, Élara Bertho, chercheuse au CNRS et auteure de l’ouvrage Conakry : une utopie panafricaine (Éditions du CNRS), a apporté des éclairages précieux sur la nature et la trajectoire de ce document exceptionnel.
« L’objet iconique sollicité est conservé au Musée de l’Armée, aux Invalides. Il s’agit d’un manuscrit emporté par Samory Touré lors de son exil au Gabon, puis confié à son geôlier, le capitaine Tamburini. À la mort de ce dernier, sa veuve l’a légué au musée en 1955 », a indiqué, Élara Bertho, chercheuse au CNRS.
Longtemps désigné sous l’appellation impropre de « Coran », ce document constitue en réalité un ensemble de commentaires coraniques (tafsir). Jamais exposé, numérisé ni véritablement expertisé en France, il est demeuré dans les réserves du Musée de l’Armée. En Guinée, ce texte représente un chef-d’œuvre de l’histoire intellectuelle et religieuse. Sa destination future est déjà envisagée : enrichir les collections du futur Musée du livre de Conakry, dont l’ouverture est projetée pour 2030.
Une première pour le patrimoine écrit africain
Si les restitutions récentes ont principalement concerné des œuvres d’art figuratives ou des statues — à l’image des trésors royaux restitués au Bénin —, la requête guinéenne ouvre une voie inédite pour les biens d’archives et les manuscrits.
Briser le « double silence historiographique »
Pour Élara Bertho, l’enjeu dépasse la seule restitution physique. Il s’agit de déconstruire les stéréotypes coloniaux et de réparer ce qu’elle qualifie de « double silence » : ces œuvres ne figurent ni dans les expositions consacrées aux arts africains (souvent réduits aux masques et aux statues), ni dans les vitrines dédiées aux arts de l’Islam, qui négligent historiquement les grands centres du savoir d’Afrique de l’Ouest comme Timbo, Dinguiraye, Kankan ou Tombouctou.
En réclamant ce patrimoine écrit, la Guinée ambitionne d’inspirer une dynamique globale permettant de réinsérer l’Afrique de l’Ouest dans les grandes circulations intellectuelles et scientifiques mondiales.
Mamadouba CAMARA, pour Lerevelateur224.com.

