Quelques heures plutôt avant d’être rétrogradé au poste de Directeur Général Adjoint (DGA) de la Société des Eaux de Guinée (SEG), Thierno Mamadou Nassirou Diallo était l’invité phare de l’émission Grand Angle sur la RTG ce mardi 9 juin 2026. L’occasion pour ce fin connaisseur du secteur de dresser un état des lieux sans concession de la desserte en eau potable en Guinée de 2024 à 2026, oscillant entre dures vérités structurelles et perspectives historiques.
Le paradoxe guinéen : De l’eau en abondance, mais pas dans les robinets
D’entrée de jeu, le nouveau DGA de la SEG a tenu à briser un mythe : la Guinée, souvent qualifiée de « château d’eau de l’Afrique de l’Ouest », ne souffre pas d’une crise de la ressource brute, mais d’un déficit criant d’infrastructures.
‘’L’état des lieux, s’il faut le dire ainsi, l’eau ne manque pas à la Guinée. Il y a suffisamment d’eau. C’est un pays qui est immensément arrosé. Mais très malheureusement, c’est l’eau potable qui manque’’, a-t-il déclaré en substance.
Pour expliquer ce phénomène, M. Diallo a mis en avant l’interdépendance technique entre la production hydraulique et le secteur énergétique.
‘’Figurez-vous, il y a une proportionnalité entre ce qu’on appelle l’eau et l’électricité. L’eau brute produit de l’électricité et l’électricité produit de l’eau potable’’, a-t-il indiqué.
Le cœur du problème : Des décennies de sous-investissement
Face à l’impatience légitime des citoyens qui constatent les coupures récurrentes dans les quartiers, Thierno Mamadou Nassirou Diallo a rappelé la lourdeur des investissements requis pour acheminer le précieux liquide jusqu’aux ménages. Pour lui, le manque d’investissements massifs depuis l’indépendance est la cause fondamentale de la crise actuelle.
‘’La véritable raison, la fondamentale, la plus essentielle, c’est le manque d’investissement. Parce qu’il ne sert à rien d’avoir des ressources. Mais pour que cette eau arrive à domicile à travers un robinet, il faut nécessairement des ouvrages de stockage, des ouvrages de captage, des ouvrages de transport, des ouvrages de traitement, des ouvrages de distribution. Donc, qui dit tout cela, c’est vraiment un investissement’’, a-t-il souligné.
Il a enfoncé le clou en comparant les efforts passés à la dynamique actuelle. ‘’Tout le secteur de l’eau en République de Guinée n’a pas absorbé, de la date de l’indépendance jusqu’au 5 septembre [2021], 250 millions de dollars d’investissement. C’est une première pour l’histoire de la Guinée qu’un État, qu’un gouvernement, mobilise 700 millions de dollars’’, a-t-il signalé.
Pourquoi paye-t-on l’eau ?
Interpellé sur le coût de l’eau, il a apporté une clarification essentielle sur la mission de la SEG, expliquant que les consommateurs ne payent pas la ressource naturelle, mais sa potabilisation et son transport.
‘’L’eau, en tant que telle, elle n’est pas vendue. […] Cependant, pour que l’eau soit traitée, pour qu’elle soit acheminée, elle absorbe des charges, qui sont essentiellement les coûts des produits de traitement […] pour que les organismes microbiologiques, les bactériologiques qui sont dedans, qui sont facteurs de maladie, aussi soient atténués ou soient même éradiqués […]. Dans un mètre cube d’eau produite, arrivée à domicile, c’est une eau qui a absorbé de l’énergie, c’est une eau qui a absorbé des produits chimiques, et c’est également une eau qui a fait l’objet d’un personnel qui s’est mis à la tâche’’, a-t-il assuré.
Les agressions du réseau par les grands chantiers urbains
Une autre problématique majeure soulevée lors de l’émission concerne les casses répétées des conduites de la SEG par les entreprises de travaux publics en plein déploiement routier, notamment à Conakry. Bien qu’il salue la modernisation des infrastructures routières, M. Diallo déplore un manque de coordination, citant un incident récent à Tombo où une conduite clé enfouie à deux mètres a été perforée, provoquant 48 heures de crise.
‘’Ce qu’il faut déplorer […], c’est un problème de cohérence. C’est un problème de bonne foi des entreprises qui sont en charge d’exécuter ces travaux. […] Par contre, aujourd’hui, je n’accuse pas une nationalité, mais il y a des opérateurs de machines qui ne sont pas des guinéens par endroits, qui ne comprennent pas nos langues, qui sont des asiatiques. Quand ils commencent à taper, même quand tu leur parles, il faut les klaxonner pour qu’ils s’arrêtent’’, a-t-il martelé.
Cap sur l’horizon 2040 : Le « 4ème Projet Eau » et la fin du calvaire
Malgré les difficultés, l’ancien DG et actuel DGA s’est voulu résolument optimiste, annonçant le lancement imminent de chantiers d’envergure basés sur des études de Schéma Directeur courant jusqu’à l’horizon 2040. Le grand rendez-vous est pris pour la fin du mois de juin 2026.
‘’Le mois de juin, sera la matérialisation du démarrage du grand, du fameux projet, 4ème projet eau […] que nous, nous appelons les ouvrages issus des études du schéma directeur de la première tranche du Grand Conakry’’, a-t-il promis.
Détaillant les caractéristiques techniques impressionnantes de ce projet destiné à combler le déficit de la capitale (où les besoins frôlent aujourd’hui les 480 000 m³ par jour face à une production de seulement 150 000 m³), il a apporté des précisions.
‘’Il y aura une prise d’eau qui sera aménagée sur le barrage des Grandes Chutes. Il y aura une conduite de transport d’eau brute des Grandes Chutes à Yessoulou sur 45 km, en diamètre de 1 600 mm. […] Les ouvrages de production classiques, floculation, décantation, filtration, stérilisation et refoulement vont être réalisés. Et à l’échelle de tout Conakry, ce n’est pas moins de 300 et quelques kilomètres de réseaux qui vont être posés avec 6 ouvrages de stockage’’, a-t-il laissé entendre.
À la question cruciale de savoir si le financement était bouclé, le DGA a été catégorique. «Le financement est acquis».
Un message d’indulgence et d’espoir
En conclusion, face à la prolifération des forages privés dans les concessions une solution temporaire adoptée par les familles guinéennes , M. Diallo a assuré que dès que le réseau public sera modernisé, ces installations privées deviendront obsolètes en raison de leur coût d’exploitation. Il a terminé son intervention par un appel direct à la résilience des populations.
‘’C’est de continuer à être indulgent. Nous réalisons parfaitement cette difficulté. Sans eau, on sait que rien ne peut se passer. Mais c’est encore une fois de continuer à croire que c’est un mauvais souvenir qui va être bientôt derrière nous’’, a-t-il conclu.
Avec le démarrage annoncé de ce mégaprojet pour la fin juillet, les regards sont désormais tournés vers la SEG et le gouvernement pour transformer ces promesses techniques en réalité palpable au bout du robinet.
Mamadouba CAMARA, pour Lerevelateur224.com.
