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La Guinée à la croisée des chemins: Entre péril imminent et nécessité d’une refondation structurelle

14 mars 2025
KANKAN: A la rencontre de Sona Traoré, capitaine de l’équipe féminine de football des Hirondelles FC

La Guinée s’enlise dans une instabilité chronique où les velléités de réforme institutionnelle se heurtent à la résilience des archaïsmes politiques. Chaque cycle de transition suscite l’espoir d’une refondation, mais aboutit, trop souvent, à une reproduction des mêmes dynamiques de crise, compromettant toute tentative d’ancrage d’un État stable et prévisible. Alors que les tensions entre partisans et opposants du CNRD s’exacerbent, le pays semble s’engager dans une spirale de confrontation dont l’issue pourrait être désastreuse. L’absence d’un consensus politique structurant, combinée à la fragilité des institutions, alimente le risque d’un basculement vers une conflictualité ouverte, susceptible d’embraser la nation et d’anéantir toute perspective de développement durable.

Toutefois, réduire la problématique guinéenne à un simple affrontement de forces politiques opposées serait une lecture superficielle. Le véritable enjeu réside dans la persistance d’un double fléau : l’inconscience politique des masses et l’irresponsabilité structurelle des élites. D’un côté, une population instrumentalisée, façonnée par des décennies de manipulation et dépourvue d’une véritable culture citoyenne critique. De l’autre, une classe dirigeante qui, au lieu de structurer une gouvernance fondée sur la rationalité et l’intérêt général, perpétue des logiques clientélistes et patrimoniales. Cette dynamique perverse, où l’aveuglement populaire et l’opportunisme des élites se renforcent mutuellement, constitue le principal verrou empêchant l’émergence d’un État moderne, efficace et souverain.

Ainsi, la crise actuelle dépasse largement le cadre d’un simple affrontement politique conjoncturel. Elle illustre l’échec d’un modèle de gouvernance et appelle, non pas à des ajustements superficiels, mais à une refonte profonde des structures étatiques, de la gouvernance économique et de la conscience politique collective. Il s’agit de rompre définitivement avec l’improvisation, l’instinct et l’émotion comme moteurs de l’action publique, et d’instaurer un ordre fondé sur la planification stratégique, la responsabilité et l’intelligence politique. Faute de quoi, la Guinée continuera d’osciller entre crises et stagnation, sans jamais emprunter le chemin d’une stabilité durable et d’un véritable développement.

I. UNE FOULE POLITIQUE INCONSCIENTE, INSTRUMENT DE L’INSTABILITÉ CHRONIQUE

L’histoire politique guinéenne est jalonnée d’épisodes où les masses populaires, agissant sous le coup d’impulsions primaires, ont été les bras armés de conflits de pouvoir. Cette prédisposition à la manipulation, loin d’être le fruit d’un hasard malheureux, s’explique par l’absence d’une culture civique enracinée et par un déficit historique d’éducation politique.

Dans les sociétés où la conscience démocratique peine à s’épanouir, l’inconscient collectif supplante la raison dans la conduite des affaires publiques. En Guinée, cette réalité se manifeste par une politisation émotionnelle exacerbée, où le citoyen, au lieu d’être un acteur critique et rationnel, devient un instrument malléable, façonné par des discours populistes et des logiques partisanes tribalisées. La rationalité politique, encore balbutiante, peine à s’imposer face à des structures de pensée archaïques où le charisme d’un leader, les symboles ethniques et les rivalités de clans prévalent sur les enjeux programmatiques et institutionnels.

Or, une nation qui ne parvient pas à discipliner ses foules, à les structurer dans une approche rationnelle du débat politique, est vouée à l’instabilité cyclique. La question fondamentale demeure : cette inconscience des masses est-elle un simple héritage du passé ou le fruit d’une orchestration méthodique par les élites politiques et dirigeantes ?

II. UNE GOUVERNANCE FRAGMENTÉE : ENTRE IRRESPONSABILITÉ DES ÉLITES ET IMPUISSANCE DE L’ÉTAT

Si l’on peut concéder aux masses leur manque de maturité politique, les élites, elles, ne sauraient bénéficier de la même indulgence. Car ce sont bien elles qui, par calcul ou incompétence, ont entretenu ce climat de confusion et de déstructuration institutionnelle.

1. Une gouvernance éclatée, soumise aux intérêts privés

L’État guinéen ne fonctionne pas comme une entité unifiée au service du bien commun, mais plutôt comme un assemblage de réseaux d’intérêts divergents, où la compétition entre factions supplante la logique institutionnelle. L’absence de continuité dans l’action publique, l’incohérence des décisions stratégiques et la prévalence des logiques clientélistes ont transformé l’appareil d’État en un champ de bataille où chaque acteur défend son pré carré, au détriment des impératifs de développement et de stabilité.

2. Une gestion économique hasardeuse et prédatrice

La gouvernance économique est minée par une absence de vision stratégique. L’État guinéen, pourtant assis sur des ressources naturelles colossales, ne parvient ni à en optimiser l’exploitation ni à en redistribuer équitablement les fruits. L’économie nationale demeure structurellement extravertie, dépendante d’intérêts étrangers qui dictent les termes des grands contrats miniers. Le tissu industriel est embryonnaire, l’agriculture peine à se moderniser et le secteur informel, bien que vital, est livré à lui-même.

Sans une refonte du cadre économique, intégrant un contrôle rigoureux des flux financiers et une planification à long terme, la Guinée continuera d’être un terrain de prédation pour des groupes d’intérêts, nationaux comme étrangers, sans véritable incidence sur le développement du pays.

3. Des forces de défense et de sécurité instrumentalisées

Historiquement, l’armée et les forces de sécurité ont souvent été perçues comme des leviers de pouvoir plutôt que comme des garants de la stabilité nationale. Alternativement utilisées pour asseoir ou renverser des régimes, elles n’ont jamais bénéficié d’un encadrement doctrinal clair leur imposant une neutralité républicaine absolue. Ce déficit d’institutionnalisation explique la méfiance persistante entre civils et militaires, et pose un risque majeur en cas de crise aiguë.

III. STRATÉGIE DE STABILISATION : REPENSER LA COHÉSION NATIONALE POUR ÉVITER L’AFFRONTEMENT

Face aux tensions grandissantes entre partisans et opposants du CNRD, la Guinée ne peut se permettre une nouvelle déflagration. Une approche méthodique, s’articulant autour d’actions concrètes, est nécessaire pour prévenir un basculement dans le chaos.

La crise politique et institutionnelle que traverse la Guinée ne peut être résolue par des ajustements de circonstance ou des initiatives symboliques. Elle exige une refonte profonde des mécanismes de gouvernance et un changement de paradigme dans la gestion des affaires publiques. L’enjeu est de taille : il s’agit de restaurer la confiance des citoyens dans l’État, de stabiliser l’ordre institutionnel et d’ancrer durablement le pays dans une dynamique de développement démocratique et économique.

Face à cette nécessité, plusieurs axes stratégiques s’imposent comme des leviers incontournables de sortie de crise et de consolidation de l’État.

1. Un cadre de dialogue contraignant et inclusif : de la concertation au pacte Républicain

La multiplication des dialogues politiques sans lendemain a démontré l’inefficacité des approches consensuelles non contraignantes en Guinée. Les tensions actuelles exigent un cadre institutionnalisé et juridiquement contraignant pour garantir la sincérité des engagements des différents acteurs.

• Institutionnalisation d’un cadre de concertation exécutif : Il ne s’agira plus de simples assises politiques dont les recommandations sont soumises au bon vouloir du pouvoir en place, mais d’un mécanisme décisionnel doté d’une force exécutoire, s’intégrant dans l’architecture institutionnelle du pays.

• Participation obligatoire des acteurs politiques : L’assainissement du jeu démocratique passe par une responsabilisation accrue des partis et leaders politiques. Toute absence injustifiée ou refus de participation à ce cadre de dialogue devra entraîner des sanctions telles que l’inéligibilité aux échéances électorales futures. Cette approche, déjà adoptée dans certains pays pour renforcer la discipline politique, permettrait d’éviter les stratégies de boycott visant à délégitimer les processus de transition.

Justification : Une démocratie fonctionnelle repose sur des institutions stables et crédibles. Si les acteurs politiques continuent à privilégier des stratégies de confrontation et de rupture, le pays restera en permanence sous tension, au détriment des réformes structurelles nécessaires.

2. Une refondation de la formation civique et politique : bâtir un citoyen acteur du changement

L’un des principaux facteurs de la volatilité politique en Guinée est l’absence de maturité citoyenne, exacerbée par un système éducatif déconnecté des réalités institutionnelles et démocratiques du pays. L’éveil citoyen ne peut se limiter à des campagnes sporadiques de sensibilisation ; il doit être intégré dans une stratégie éducative nationale de long terme.

• Un vaste programme de formation politique et citoyenne : Il s’agit de déconstruire les réflexes tribalistes et les conditionnements émotionnels dans la participation politique. Cette réforme pourrait inclure :

• La création d’écoles de formation civique dans chaque région administrative, afin de diffuser les fondamentaux de la démocratie et du civisme à travers des modules pédagogiques adaptés.

• L’implication des médias dans la promotion d’un discours politique rationnel, basé sur l’analyse des programmes et non sur des appartenances identitaires.

• Institutionnalisation de l’éducation civique et démocratique : L’introduction de modules sur la démocratie, la bonne gouvernance et la gestion publique dès l’enseignement secondaire et universitaire est impérative. À l’instar de pays ayant réussi leur transition démocratique, l’objectif est de former une nouvelle génération de citoyens critiques et responsables.

Justification : Une société où les citoyens sont manipulables à souhait par des discours populistes et clivants est une société condamnée à l’instabilité permanente. La formation politique et civique est un investissement stratégique pour la pérennité des institutions.

3. Une refonte de l’architecture sécuritaire : De la militarisation politique à la Neutralité Républicaine

L’instrumentalisation des forces de défense et de sécurité à des fins politiques a été l’un des principaux moteurs des crises successives en Guinée depuis l’indépendance. La défiance mutuelle entre civils et militaires demeure une menace structurelle pour la stabilité nationale.

• Dépolitisation des forces de défense et de sécurité : Il est essentiel d’opérer une séparation stricte entre la sphère militaire et la sphère politique en instaurant des sanctions contre toute implication des forces armées dans les luttes de pouvoir.

• Création d’un organe indépendant de surveillance : Cet organe, composé de représentants de la société civile, d’experts en sécurité et de magistrats indépendants, aura pour mission de veiller au respect du principe de neutralité des forces de l’ordre et de prévenir tout abus d’autorité.

• Renforcement de la formation aux droits de l’Homme et aux principes républicains : Chaque militaire et agent des forces de sécurité devra être soumis à un cursus obligatoire sur l’État de droit, la gestion des crises et le respect des libertés fondamentales.

Justification : Aucune stabilité politique durable ne peut être garantie si les forces de sécurité sont perçues comme un instrument de répression ou un acteur partisan dans le jeu politique guinéen.

4. Une restructuration de la gouvernance économique : repenser la répartition des richesses

L’un des paradoxes majeurs de la Guinée est que, malgré nos ressources naturelles considérables, la majorité de la population vit dans la précarité. Cette contradiction alimente la frustration sociale et sert de terreau aux tensions politiques.

• Renégociation des grands contrats miniers : La Guinée doit s’inspirer des modèles économiques qui ont réussi à instaurer une répartition plus équitable des revenus issus des ressources naturelles.

• Introduction d’un budget participatif : Inspiré du modèle brésilien de Porto Alegre, un budget participatif permettrait aux citoyens d’avoir un droit de regard sur l’affectation des ressources publiques, réduisant ainsi les risques de corruption et de détournement de fonds et d’objectifs.

Justification : L’inefficience de la gouvernance économique est une source majeure d’instabilité politique. Un État incapable d’assurer une redistribution équitable des richesses sera toujours vulnérable aux crises sociales et politiques.

5. Un mécanisme permanent de réconciliation nationale : Consolider la cohésion sociale

Les tensions politiques et ethniques qui fragilisent la Guinée ne peuvent être résolues par des discours apaisants sans actions concrètes. Il est impératif de créer un cadre institutionnalisé de réconciliation, dépassant les initiatives ponctuelles souvent inefficaces.

• Création d’une commission indépendante de réconciliation et de justice : Cette structure devra avoir un pouvoir réel pour enquêter sur les crimes politiques, économiques et sociaux qui ont alimenté la division nationale, avec des sanctions dissuasives pour les acteurs impliqués et suivis d’un pardon national.

• Institutionnalisation de forums citoyens réguliers : Ces espaces de dialogue permettront de maintenir une interaction constante entre l’État et la population, évitant ainsi que les frustrations ne se transforment en crises ouvertes.

Justification : Une nation ne peut bâtir un avenir stable sans reconnaître et corriger les erreurs de son passé. Une réconciliation authentique est le socle d’un État pacifié et résilient.

L’ÈRE D’UN CHOIX HISTORIQUE ENTRE LA RAISON ET LE CHAOS

La Guinée ne peut plus se complaire dans une gouvernance erratique, oscillant entre crises cycliques et résolutions éphémères. L’heure n’est plus à la gestion conjoncturelle des tensions, mais à la refondation d’un cadre politique et institutionnel fondé sur la rigueur, l’anticipation et la responsabilité. Il est impératif d’abandonner l’impulsivité et l’improvisation qui ont trop longtemps prévalu au profit d’une approche méthodique où la rationalité et la prospective guident l’action publique. Un État qui refuse de planifier son avenir se condamne à subir son destin, au risque de compromettre durablement sa stabilité et son développement.

L’histoire retiendra non pas les intentions proclamées, mais les actes posés. Si les élites politiques et la société civile ne prennent pas rapidement la pleine mesure des enjeux, elles porteront la responsabilité d’un naufrage national dont les générations futures paieront le prix. L’heure est à l’engagement patriotique, dénué de calculs partisans, pour rétablir l’autorité de l’État, restaurer la confiance des citoyens et inscrire la nation dans une trajectoire irréversible de progrès et de cohésion. Le véritable défi n’est pas simplement de gouverner, mais de gouverner avec lucidité et hauteur de vue, en faisant primer l’intérêt supérieur du pays sur les querelles de pouvoir et les ambitions personnelles.

 

Abdoulaye Bademba Diallo.
Juriste publiciste et écrivain essayiste

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