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Au nom du peuple, ressaisissons-nous ! (Par Tibou Kamara)

25 février 2025
Entre la peur et l’honneur, quel héritage laisserons-nous ? (Par Mamadou Barry)

Le peuple n’existe pas en tant que tel dans l’abstraction des discours pompeux et populistes. Il ne saurait se reconnaître ni se fondre dans le prisme des opinions partisanes et des prises de position opportunistes et conjoncturelles. Le peuple s’exprime et se prononce à travers le mandat qu’il donne de plein gré, c’est-à-dire par le pouvoir qu’il confère, en toute liberté et indépendance, en exerçant sa souveraineté à des élus. Il brille par la légitimité accordée par lui aux institutions mises en place suite à sa volonté inaliénable, sortie tout droit des urnes.

En dehors des élections, moment où il est consulté et où il a son mot à dire, le peuple n’est représenté par personne, et nul n’est autorisé à parler ou agir en son nom. Sinon, pourquoi certains, dans la cité, seraient-ils plus fondés que d’autres à se dire élus ou mandatés par le peuple ?

La loi établit l’égalité entre les citoyens en droits et en devoirs, mais la démocratie autorise certains à se placer au-dessus des autres, conférant à une poignée d’élus le pouvoir de diriger le pays et d’exercer leur autorité sur chaque citoyen. Ceux qui bénéficient de plus de droits, jouissant d’un « statut supérieur à celui du commun des mortels », doivent également assumer davantage de responsabilités que le citoyen ordinaire. Les inégalités et les discriminations, profondément ancrées dans la vie sociale, mettent à l’épreuve les fondements de la République. Ainsi, ceux qui occupent ces positions privilégiées se doivent de répondre à des exigences plus strictes, en contrepartie de leur statut exceptionnel.

Mais que constate-t-on, fort malheureusement ?

Lorsqu’on est au sommet de la pyramide, on ne se fixe ni interdits ni limites. Les uns et les autres rivalisent d’ardeur et d’imagination pour excuser et justifier tout ce qui vient d’en haut, avant de se rétracter en regrettant et condamnant tout et tout le monde lorsque la disgrâce arrive. Le discernement qui a manqué, la lucidité ayant fait défaut, sont soudainement retrouvés. Pour paraphraser le titre du livre d’Abdoulaye Porthos (La Vérité du ministre), les faits n’importent guère à ce moment-là, seule la version des décideurs s’impose à tous. Ce que veut le chef, le peuple le veut et l’approuve, comme si Dieu l’avait décidé et accepté. Alors, il n’y a plus de débat, il ne saurait y avoir d’opposition. Comme l’avait dit mon défunt ami et frère, le Premier ministre ivoirien Ahmed Bakayoko : « Tout est calé, bouclé, géré… »

Et comme on connaît déjà le vainqueur proclamé ainsi que les perdants tout désignés, on se bouscule au portillon de l’un et on déserte littéralement chez les autres. Il y aura un « match dans le match », car on attend de voir comment les derniers venus comptent s’en sortir, et comment le premier peloton arrivera à se maintenir. On observe aussi comment le nouveau maître des horloges et faiseur de destins va démêler l’écheveau des intrigues, sélectionner dans cette bataille rangée, cette mêlée, cet ensemble hybride, les hommes et femmes susceptibles de l’aider à parvenir à ses fins.

La Guinée, elle, ne veut pas bouger. Ses élites et ses populations n’ont aucune envie de changer. On s’empresse autant à soutenir dans la passion qu’on éprouve de la difficulté, chaque fois, à assumer ses choix irréfléchis, à s’obliger à admettre que tout passe dans la vie, que l’alternance est une loi de la nature, et la plupart du temps, une revanche des peuples, décrétée dans les urnes ou arrachée dans les rues.

“MIEUX VAUT PARTIR CINQ ANS TROP TÔT QUE CINQ MINUTES TROP TARD”

À ce propos, on peut relever que les dirigeants ne suivent pas tous la même trajectoire et sont libres chacun de décider de leur sort. Il y a ceux que l’on n’espère pas avoir, mais qui n’entendent pas partir une fois installés ; il y a ceux qui veulent partir, mais que l’on voudrait retenir malgré eux. Ces bien-aimés, si détachés du pouvoir, ne cèdent pas à la tentation de perdurer, à l’image de Nelson Mandela qui, alors qu’il était assuré d’un plébiscite certain pour un second et dernier mandat, s’était refusé à rempiler. Il est parti comme il était arrivé : dans l’honneur et la gloire, enseignant à tous qu’on ne doit laisser personne décider pour soi et qu’il ne faut pas s’aviser de hurler avec les loups ou de suivre la meute.

Le chef doit diriger, et non se laisser diriger. Lorsqu’un peuple vit couché, il ne peut marcher debout et droit, ni soulever la tête pour voir devant lui. Ne plus avoir de repères signifie une histoire mal apprise ; n’entrevoir aucun horizon revient à renoncer à l’avenir, car celui-ci passe par des sacrifices à consentir, des actes de courage et d’abnégation.

Contrairement à Nelson Mandela, qui a su se faire violence et s’arrêter, nombreux sont ceux qui estiment qu’il est de leur devoir de servir aussi longtemps que le peuple le sollicitera et que leurs facultés le permettront. Ils ne se résolvent pas à la fatalité et croient fortement aux ressorts populaires. Est-ce la fibre patriotique ? Le fantasme du pouvoir ? L’angoisse d’être abandonné à la solitude après avoir été courtisé, adulé et célébré ?

Il y a aussi ceux qui ont été bien accueillis, parfois dans l’hystérie, et ne voient pas la désaffection venir à cause de l’épais brouillard des fausses assurances données çà et là et des clameurs populaires trompeuses et assourdissantes. On ne se doute de rien, en général, jusqu’à l’heure fatidique, avec tous les slogans scandés, toutes les cérémonies d’hommage et de reconnaissance mises en scène.

« Mieux vaut partir cinq ans trop tôt que cinq minutes trop tard », disait le Général de Gaulle. Décider de partir ou choisir de rester peut dépendre des pulsions de chacun. Le sens de l’histoire et la conscience des risques de certaines décisions relèvent de la divinité de la sagesse.

Le peuple n’aura jamais de candidats tous issus de lui. Il choisit parmi ceux qui se présentent devant lui, son élu pour un temps déterminé qui n’est pas infini. La question qui demeure est de convenir ensemble, une fois pour toutes, de la manière dont on accède au pouvoir, l’exerce, le conserve et le transmet, pour qu’il n’y ait pas de mélange des genres, qu’on ne soit pas obligé tout le temps de tricher avec les valeurs, les principes et les exigences de la démocratie. En clair, qu’on ne se voie pas forcé de raconter n’importe quoi, n’importe comment, à n’importe qui, dans un rôle ingrat et souvent dégradant.

L’ambiguïté ne profite à personne. Le discours politique évolue avec le temps et s’adapte aux mœurs. Même si l’on veut nous ramener à certains égards aux années 60 par une rhétorique surannée et des comportements d’extrême servilité, le monde n’est plus le même. Il y a de nouvelles générations montantes : le parti-État, l’instrumentalisation du peuple, le dogmatisme, le guide suprême, bref, toutes les notions et idéologies qui ne s’inscrivent pas dans la démocratie et jurent avec l’État de droit sont tombées en désuétude. Il est toujours bon de s’y faire plutôt que de se voir rappeler à l’ordre par les forces du progrès ou rattrapé par les réalités du temps.

Á bon entendeur…

 

Tibou Kamara.

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