L’histoire de la Guinée indépendante, de 1958 à 2015, est un long périple de luttes sociopolitiques, de réformes économiques et administratives, et d’évolutions diplomatiques marquées par des choix historiques, souvent dictés par des impératifs de survie politique et d’unité nationale. L’expérience et la perspective d’Elhadj Boubacar Biro Diallo, pionnier de la lutte pour l’indépendance et acteur clé dans l’édification de l’État guinéen, offrent un aperçu rare et profond des dynamiques internes qui ont façonné cette nation. Son parcours, étroitement lié à l’histoire politique du pays, constitue une base précieuse pour comprendre les défis majeurs de la Guinée post-coloniale, notamment l’ethnocentrisme, l’autoritarisme, et les contradictions démocratiques, les conditions de l’évolution de la Guinée et les impératifs ultras impératifs pour rendre la République de Guinée lumineuse.
1. Le Combat pour l’Indépendance : une lutte Politique et sociale
Le rôle de Boubacar Biro Diallo dans les années 1950 fut déterminant pour l’indépendance de la Guinée. Militant infatigable, il s’est engagé corps et âme pour la libération du pays du joug colonial, un combat qu’il menait au sein d’une génération déterminée à se réapproprier sa destinée. En 1956, il se rend à Versailles pour participer aux négociations d’avant l’indépendance, devenant un témoin privilégié des prémices de la souveraineté guinéenne. Son engagement au sein du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) et sa rencontre avec des délégations d’Afrique et d’Europe montrent que la lutte guinéenne pour l’indépendance était autant une bataille interne qu’une confrontation dans les arènes internationales.
Ce militantisme se poursuit après l’indépendance avec l’émergence de Boubacar Biro comme acteur clé dans la scène politique guinéenne. Cependant, son désaccord avec le Président Ahmed Sékou Touré sur l’ethnocentrisme, une plaie qui gangrénait déjà la société guinéenne, marque le début d’une distance entre lui et le régime. Selon lui, l’ethnocentrisme en Guinée s’est cristallisé comme un outil politique de division, contribuant à creuser des fractures internes durables qui continuent de modeler la société guinéenne. Ce phénomène, bien qu’hérité en partie des pratiques coloniales de division, fut exacerbé sous la gestion autoritaire de Sékou Touré, et plus tard, sous ses successeurs.
2. La Transition démocratique des années 90 : entre espoir et désillusion
Les années 1990 voient un vent de démocratisation souffler sur le continent africain, avec des régimes autoritaires contraints d’ouvrir l’espace politique. En Guinée, cette période est marquée par l’adoption d’une nouvelle Constitution en 1990, texte fondamental co-rédigé par Boubacar Biro Diallo. Cet acte symbolisait l’espoir d’une entrée véritable du pays dans l’ère démocratique. Cependant, comme il le raconte, malgré les engagements du Président Lansana Conté à respecter les règles constitutionnelles, la réalité politique allait vite décevoir.
L’élection présidentielle de 1993, la première dans le cadre de cette nouvelle Constitution, en est un exemple frappant. Malgré une victoire électorale controversée de Lansana Conté avec 51,7 % des voix, Boubacar Biro Diallo souligne que ce sont les illusions démocratiques, telles que les irrégularités de vote à Siguiri, qui ont exacerbé la contestation. Selon lui, la confiance aveugle des militants dans les procédés démocratiques, combinée à un manque de rigueur dans les pratiques électorales, a permis à Conté de consolider son pouvoir.
L’élection législative de 1995, quant à elle, permet à Boubacar Biro de devenir président de l’Assemblée nationale, une position qui va lui offrir l’opportunité de jouer un rôle de premier plan dans la régulation des tensions politiques du pays. Son impartialité et son sens de la modération seront décisifs dans la libération d’Alpha Condé, opposant majeur à Lansana Conté. À Paris, lors d’une rencontre diplomatique, Boubacar Biro joua un rôle d’intermédiaire pour obtenir la libération du leader politique. Ce geste témoigne de son engagement pour la démocratie, au-delà des querelles de pouvoir.
3. Les déchirements Politiques et la rupture avec Lansana Conté
La réélection de Lansana Conté en 1998 est un tournant majeur dans les relations entre Boubacar Biro Diallo et le Président. Comme il le relate, cette période est marquée par des tentatives flagrantes de manipulation des résultats électoraux, particulièrement visibles à la veille de l’annonce des résultats. Alors que Ba Mamadou semblait avoir remporté l’élection, Conté, par divers stratagèmes, parvient à inverser le cours des événements, conduisant à des tensions ouvertes entre les deux hommes. Boubacar Biro, fidèle à ses convictions démocratiques, s’oppose vigoureusement à toute tentative de fraude, contribuant ainsi à creuser une distance irréconciliable entre lui et le régime.
Cette opposition atteint son paroxysme lors du référendum constitutionnel de 2001, qui visait à supprimer la limitation des mandats présidentiels. Contre toute attente, Conté, après avoir promis de respecter les termes de la Constitution, amorce un changement radical pour pérenniser son pouvoir. Boubacar Biro Diallo, fidèle à ses principes, s’oppose farouchement à cette dérive autoritaire, incitant même des figures comme Cellou Dalein Diallo à ne pas participer à cette mascarade politique. Ce refus de se soumettre aux intérêts personnels du président Conté marquera la fin de sa carrière politique au sein du Parti de l’Unité et du Progrès (PUP), malgré le rôle fondateur qu’il y a joué.
4. Vers la Crise de 2007 : Prémonitions d’une tragédie annoncée
En 2007, les tensions politiques et sociales en Guinée atteignent leur paroxysme. Boubacar Biro Diallo, avec son regard d’homme d’État expérimenté, perçoit les signes avant-coureurs d’une crise majeure. Lors d’un entretien en janvier 2007, il demande au Président Conté d’organiser une élection présidentielle et de ne pas se porter candidat, prévoyant l’effondrement imminent de l’ordre politique. Pourtant, plutôt que de céder à la raison, Conté décrète la loi martiale en février 2007 pour contrer une grève générale illimitée. Cette décision, selon Boubacar Biro, annonçait le début d’une tragédie politique et sociale qui allait secouer le pays.
Ainsi, cette vie de Elhadj Boubacar Biro Diallo, entre idéalisme et pragmatisme, révèle les contradictions profondes qui ont marqué l’évolution de la Guinée post-coloniale. Homme de conviction et de dialogue, il a su naviguer avec habileté entre les forces contraires qui ont souvent entravé les aspirations démocratiques du peuple guinéen. Son héritage, à la fois moral et politique, est un rappel constant pour nous ses fils et le peuple de Guinée de l’importance de maintenir l’intégrité et le respect des principes fondamentaux face aux dérives autoritaires.
Abdoulaye Bademba Diallo
Juriste publiciste
Écrivain essayiste
