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Hommage à JEANNE Martin Cissé!

10 mars 2023

En Guinée, Jeanne Martin Cissé et Mafory Bangoura sont deux personnalités de premier
plan, mais dont les parcours, très différents, illustrent la diversité des engagements et des
carrières militantes des années 1950 aux années 1970.

  1. Jeanne MARTIN CISSÉ

Jeanne Martin Cissé est née en 1926 à
Kankan, dans un milieu de fonctionnaires
instruits et familiers de l’école coloniale. Son père, Darricau Martin, était employé des PTT et
sa mère, Damaye Soumah était sage-femme, diplômée de l’école de médecine de l’AOF en

  1. Aînée de sept enfants, elle entre à l’école dès l’âge de 5 ans car « pour le couple de
    fonctionnaires que forment les parents de Jeanne dans les années 1930, la scolarisation est une
    pratique intégrée pour les filles comme pour les garçons. L’envoi des filles à l’école
    française est assumé et conçu comme une adaptation nécessaire aux transformations
    introduites par la domination coloniale ». Jeanne Martin se souvient avoir reçu avec émerveillement et comme récompense scolaire les Contes de la brousse et de la forêt, puis un exemplaire de Moussa et Gigla ! En 1940, elle est admise à l’école normale de Rufisque. C’est pour elle un moment de prise de conscience politique et de
    naissance d’un sentiment panafricain, auquel elle est restée fidèle jusqu’à aujourd’hui. Elle évoque ainsi dans ses mémoires un premier acte de contestation anticoloniale : pour traiter un sujet intitulé « Le travail est-il une joie ou une peine ? », elle insista sur la dureté du travail forcé, et se vit pour cela vertement réprimander par sa professeure.
    Pourtant, son engagement en politique se fit de manière très progressive, sur plusieurs
    années. Une fois diplômée, elle se marie à un inspecteur de police qu’elle n’a jamais
    rencontré, suivant en cela la décision de ses tantes. Elle est d’abord affectée comme institutrice à Kankan en 1944 puis à Conakry en 1946. C’est alors, dit-elle, sous l’influence de
    son mari Mohamed Camara et de son aînée à Rufisque, SarataDiané, qu’elle entre à l’Union
    du Mandé vers 1946 : « Je vous ai déjà parlé de sœur Sarata puis de mon premier mari, qui,
    eux étaient déjà dans la politique (…). C’est presque eux qui m’ont intéressée, qui m’ont
    amenée à la politique ». Mais elle précise qu’elle n’est restée à l’Union du Mandé que « très
    brièvement et à son corps défendant ». Cette réserve s’explique aussi par le discrédit jeté plus tard par le PDG sur les organisations régionales telles que l’Union du Mandé. Au demeurant, dans ses mémoires, elle explique qu’elle était opposée aux associations ethniques en raison de son passage à Rufisque, où elle avait été formée à l’idée d’être africaine. Jeanne Martin Cissé fréquente le milieu des jeunes fonctionnaires qui s’intéressent à la
    politique. Elle est élue avec SarataDiané et FatouAribot au premier bureau syndical des
    enseignants de Guinée. Aucune femme ne fait partie de la délégation guinéenne envoyée à
    Bamako à l’occasion de la création du RDA (1946) mais, selon Jeanne Martin, Fatou Aribot
    s’y serait rendue comme observatrice. En outre, sa sœur adoptive, Nankorya Kourouma Keïta,
    est l’épouse du Malien Madeïra Keïta, préparateur à l’IFAN et premier secrétaire général du
    RDA en Guinée. Chez SarataDiané, Jeanne Martin fréquente alors Madeïra Keïta et Sékou
    Touré. Elle se rapproche du fringuant syndicaliste, qui dirige avec Soriba Touré l’Union Territoriale des Syndicats de Guinée, créée le 23 mars 1946. Au cours de leurs conversations, Sékou Touré enjoignait Jeanne et ses amies à l’action politique, leur citant en exemple les femmes indochinoises, tout en critiquant les Guinéennes intellectuelles, trop timorées à son goût.

Jeanne Martin n’adhère cependant au RDA qu’en décembre 1947, après de longues hésitations, qui s’expliquent en partie par un drame personnel. Alors qu’elle est enceinte de trois mois, elle perd son premier mari dans un accident de la route et accouche au moment de la création du RDA, en mai 1947. SarataDiané et Nankorya Keïta en sont membres : elle les rejoint donc à la fin de l’année 1947. Cependant, dès l’année 1948, la section connaît des difficultés en raison de la répression anticommuniste menée par le nouveau gouverneur Roland Pré. Ce dernier lui propose d’ailleurs de participer à l’Association des Femmes de l’Union Française, ce qu’elle refuse sur les conseils de Sékou Touré.

Sur l’impulsion de Gabriel d’Arboussier et des dirigeants de la section guinéenne du RDA, une section féminine du RDA est montée en décembre 1949. Aux côtés de Jeanne se trouvent ainsi d’autres jeunes femmes instruites, mariées à des fonctionnaires engagés en politique (Nankoria Kourouma, SarataDiané mais aussi la sage-femme Mariama Kourouma). Cette section féminine rassemble d’emblée une centaine de femmes13. Mais elle ne dure pas longtemps car ses dirigeantes suivent leurs époux respectifs, mutés dans d’autres territoires. De 1949 à 1959, Jeanne Martin Cissé complète sa formation politique au Sénégal, où son deuxième mari, Ansoumane Touré, épousé en 1948, est fonctionnaire. Il milite au sein de la section sénégalaise du RDA, l’Union Démocratique Sénégalaise (UDS), dans une semi-clandestinité. Les réunions politiques ayant lieu à leur domicile, Jeanne Martin réprouve tout d’abord l’activité politique de son mari et craint les mutations sanctions qui pourraient frapper son ménage. Mais elle finit par écouter avec
davantage d’attention les propos tenus lors de ces réunions.

C’est Sékou Touré, qui voyage souvent au Sénégal et avec qui elle a gardé des liens, qui lui offre une première occasion de voyage en France en la désignant représentante du RDA à la Fédération Démocratique Internationale des Femmes (FIDF), à Asnières, en 1954. Cette organisation avait en effet invité les femmes de l’UDS-RDA mais
comme il n’existait pas de section féminine du parti, et que Jeanne Martin était disponible en
raison de son congé maternité, elle se vit désignée malgré elle pour le voyage. A cette téunion, elle témoigna de la mobilisation des Guinéennes lors de la grève de 1953. Elle dit avoir pris conscience de la similitude des situations entre femmes des Antilles, d’Afrique et d’Indochine. Ce fut aussi l’occasion de tisser ses premiers réseaux à l’échelle internationale, avec RansomeKuti (Nigeria), Eugénie Cotton (présidente de la FIDF) ou Fanny Edelman Argentine). À son retour, elle prend la tête de l’Union des Femmes du Sénégal (UFS), qui peine cependant à concurrencer les sections féminines des partis de Lamine Gueye et de Léopold Sedar Senghor. D’abord apolitique et indépendante du parti, cette association
féminine se mit progressivement à défendre des mots d’ordre politique, et prit, par exemple,
une part active à la commémoration du massacre de Thiaroye organisée par le Parti Africain
de l’Indépendance les associations des jeunes, des travailleurs et l’UFS. Au cours de l’année
1958, elle effectue à nouveau deux grands voyages, à Vienne puis à Pékin où elle est invitée
par la Fédération Nationale des Femmes Chinoises, dont elle revient via Moscou. Elle ne
rentre en Guinée qu’en octobre 1958, après le NON au référendum. Elle y rejoint son mari, directeur de cabinet du ministre de la Santé, et qui était aussi un ami de Fodéba Keïta, artiste de renom et ministre de l’intérieur de la nouvelle République de Guinée.

Au tournant de l’indépendance, des conflits éclatent cependant entre les femmes qui se
sont approprié le discours du féminisme et de la modernité et les militantes « de base » de
Conakry. Jeanne Martin participe, en 1959, au premier congrès des associations féminines
d’Afrique de l’ouest à Bamako16 au cours duquel sont dénoncées la polygamie, les mutilations
génitales et les inégalités entre hommes et femmes. À leur retour, les déléguées au congrès
comprennent vite que les décisions prises à Bamako posent problème à la direction du parti.
Surtout, leur compte rendu aux sections féminines de Conakry et de la Confédération Nationale des Travailleurs de Guinée (CNTG), provoque des remous et le rejet des militantes de base. Mafory Bangoura, qui les représente, ramène l’ordre et organise une réunion restreinte afin d’éviter un conflit entre « intellectuels et non intellectuels ».
C’est donc sur d’autres fronts que Jeanne Martin entreprend la modernisation de son pays.
Elle est nommée membre du Comité d’encadrement de la Jeunesse du RDA (JRDA) et
chargée plus particulièrement de l’éducation des jeunes femmes. Elle organise alors des
tournées dans toutes les régions pour convaincre les familles du bien-fondé de la scolarisation
des filles. Elle organise également des séminaires et des stages (éducation civique, alphabétisation, couture et soins de santé de base) dans chaque région. Des jeunes filles y suivent une formation de 45 jours avant de devenir à leur tour formatrices dans leur localité.
Parallèlement, Jeanne Martin Cissé grimpe progressivement les échelons du parti, en partant, comme il se doit dans l’éthique du PDG, du comité de base : élue au bureau de Camayenne
(quartier de Conakry) en 1961, elle finit par entrer au comité central puis au Bureau Politique
National du parti (1971), tout en étant députée au Parlement (1968).
Toutefois, Jeanne Martin Cissé consacre l’essentiel de sa carrière à l’action diplomatique, dans les organisations panafricaines des femmes puis aux Nations Unies comme représentante de son pays. Elle devient tout d’abord la secrétaire générale de la Conférence des Femmes Africaines, dont le siège est à Bamako – où elle réside jusqu’en 1968 -puis à Alger. Elle défend alors des positions qui articulent maternalisme, panafricanisme et anticolonialisme18. Elle conserve ce poste jusqu’en 1974, date à laquelle elle se retire en raison de ses multiples autres mandats. Elle assiste chaque année à la session de l’Assemblée générale des Nations Unies (1961-1969), est déléguée à la commission de la condition de la femme siégeant à Genève (1963-1969) et à la troisième commission des Nations Unies chargée des affaires humanitaires. Cette expérience explique sans doute sa nomination, en juiillet 1972, au poste de représentante permanente aux Nations Unies. Elle apprend par surprise cette promotion alors qu’elle participe à la Panafricaine des femmes au 10e
sommet de l’OUA. Or, la Guinée est cette année-là membre non permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU et elle devient donc la première femme présidente de cette institution. Selon elle,
Sékou Touré tint bon face aux diplomates inquiets, qui lui demandèrent de nommer plutôt un
homme à ce poste. Dans ses mémoires, elle évoque cette période comme un moment de
désillusions : « La militante que j’étais réalisait le poids des alliances politiques et des
intérêts, non pas des pays, mais souvent des chefs qui dirigeaient ces pays. Je me rendais
davantage compte de l’importance de ces relations et de l’impact des grandes puissances sur les événements que nous vivions. J’étais malheureuse et je commençais à perdre mes illusions sur le sens réel de la justice ». À la lecture de l’ensemble de son ouvrage, on peut cependant s’étonner qu’elle n’exerce pas le même regard critique sur l’évolution de la politique guinéenne qui, à cette époque, avait déjà traversé plusieurs « complots » et entraîné l’arrestation d’une grande partie des élites, y compris son propre mari, Ansoumane Touré. Elle est en revanche ouvertement critique du coup d’État militaire de 1984 (consécutif au décès de Sékou Touré, le 26 mars 1984), après leque elle fut emprisonnée durant près d’un an, et dénonce dans son livre les mauvais traitements infligés aux prisonniers et aux prisonnières par les militaires.

Dans les années 1970, ses convictions panafricaines se doublentd’une volonté de
rapprochement des pays africains avec les mouvements afro-américains, comme les Black
Panthers, qu’elle fait inviter aux festivités nationales en Guinée. Stokely Carmichael
(akaKwame Ture) et Myriam Makeba émigrent ainsi en Guinée et font partie de la délégation
guinéenne aux Nations Unies en 1975 pour la 30e
session de l’Assemblée Générale des
Nations Unies. Jeanne Martin Cissé est alors au sommet de sa carrière politique et diplomatique, jusqu’à son rappel en Guinée en 1976, pour prendre la suite de Mafory Bangoura au poste de Ministre des Affaires Sociales. On peut penser que la carrière à l’international fut pour elle un espace de liberté et d’épanouissement permettant d’échapper à la tension politique grandissante en Guinée, et à la peur de la répression21. Sa loyauté et son admiration pour Sékou Touré demeurent en tous les cas intactes jusqu’à aujourd’hui.

Sélection Khalil KABA

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