Alors que les témoins sont en train de défiler devant la barre du tribunal de première instance de Dixinn, délocalisé à la cour d’appel de Conakry, dans le procès des douloureux évènements du 28 septembre 2008, les témoignages fusent de partout. Des acteurs clés de cette manifestation des forces vives, qui visaient à contraindre le capitaine Moussa Dadis Camara de se présenter aux élections, se font voix. C’est le cas du Dr. Ben Youssouf Keita.
Victime de fracture de la main, au moment des faits, ce médecin de profession a livré sa part de vérité ce mercredi 29 mars 2023, chez nos confrères de Djoma média, dans l’émission ‘’On refait le monde’’.
Dans sa narration des faits qu’il a vu et vécu, le président du parti Alliance pour le changement et le progrès (ACP), ancien lieutenant de Cellou Dalein Diallo au moment des événements du 28 septembre, a expliqué son trajet du départ de son domicile vers 06h du matin, jusqu’à leur lieu de rencontre, au domicile privé de feu Jean Marie Doré. C’est justement de là, que les leaders y compris lui ont bougé pour rallier l’esplanade du stade 28 septembre. Son témoignage est pathétique.
‘’A peine sorti chez Jean Marie Doré, au niveau juste de la fondis, nous avons vu Tiegboro venir avec deux personnes. Il y avait Tiegboro entre nous, parce qu’à partir de là, on voyait déjà au fond la clameur, on voyait déjà vers l’esplanade, une marée humaine. Tiegboro vient il dit, le Président demande à ce que vous reportez, les leaders ont répondu ce n’est plus possible. Il dit Non, il faut reporter à un autre jour, c’était plus possible. Sidya, Cellou ont dit carrément que ce n’est plus possible, parce que déjà, la population on la voit devant, c’est ainsi que Tiegboro s’est éclipsé. Entre temps, Bah Oury me demande qu’il a soif. Au niveau de la fondis, il a dit qu’il a soif je lui ai dis attend je vais chercher de l’eau. Je vais vers là où on vend les véhicules, pour voir s’il y avait des vendeurs de l’eau, mais il n’y avait personne. Entre temps, au niveau de là où on vend les véhicules, je vois des militaires qui avaient pris complètement la corniche. Ça, ça m’a inquiété, déjà, je me suis dis que nous sommes dans une nasse, parce que je ne voyait personne d’autres que des militaires. Donc, je reviens, j’ai dis à Bah Oury j’ai pas eu de l’eau. Déjà, j’étais psychologiquement préparé à subir un traumatisme. C’est ainsi que nous sommes allés comme ça été décrit, nous sommes rentrés au stade. Quand nous sommes rentrés a à l’esplanade, il y avait Tidiane Traoré du RPG, Bah Oury, Louceny Fall, Aboubacar Sylla, Cellou Dallein, Sidya Touré et moi. Les leaders étaient arrêtés, ça, c’est dans les environs de 10h et demi. On était en liesse, les gens étaient en train de chanter et danser, certains en train de prier sur la pelouse’’, a retracé Dr Ben Youssouf Keita.
Début du carnage…
Les leaders s’apprêtaient à tenir des discours, quand subitement nous avons senti un gaz inhabituel, c’était ma première fois d’inhaler le gaz lacrymogène. Nous sommes tous étonnés, d’où ça venait, il y a Dr Saliou Bella qui est venu avec la feuille de tisane pour mettre au nez. 15 à 20 minutes après, nous voyons déjà des gens qui tombaient comme des mouches. Sidya a dit ils sont en train de nous faire peur, moi qui suis médecin, j’ai dis à Sidya non, ils sont en train de les tuer. Là où on était, on ne pouvait pas entendre les coups de feu, on voyait seulement des gens tombés. Mais comme on avait inhalé les gaz lacrymogènes, on nous dit qu’ils sont en train de les tuer. Avec la panique qui s’est installée, chacun allait de son côté. Mais nous sommes restés, la tribune s’est complètement vidée. Nous, on est restés, il y avait El hadji Diouma du Mali, je ne sais pas où il est parti. Donc, chacun cherchait à se sauver, c’était une débandade terrible, j’ai vu des choses extraordinaires. Donc, nous sommes restés calmes, pendant qu’on descendait de la tribune, on marchait maintenant, parce qu’on ne savait où aller, c’était de la débandade. Qu’est-ce qui arrive, comme j’étais avec Cellou, j’ai vu un jeune qui devait être entre 25 et 30 ans pas plus, un peu chétif, taille moyenne, qui vient encagouler avec cagoule rouge, on ne voyait que les deux trous, il était complètement encagoulé. Il vient comme j’étais avec Cellou, il a dit à Cellou de descendre, Cellou dit Non. Et subitement il remonte, c’est où il s’est attaqué à lui comme une bête féroce. Imaginez un para-commando qui s’attaque à une personne de ce gabarit ce qui pouvait arriver. L’esplanade était complètement vide, quand des gens ont commencé à tomber avec la fumée des gaz lacrymogènes. Il y a une haie qui s’est formée pour protéger les leaders. Mais au fur et à mesure les gens tombaient, chacun cherchait à se sauver sa tête. Donc, nous sommes descendus, le Monsieur dit à Cellou de venir, Cellou n’est pas venu, ce qui s’est passé, la conséquence, on a vu Cellou les côtes cassés. Quand j’ai vu ça, j’ai compris que c’était fini pour nous, je suis sorti. Donc très calmement, comme j’étais préparé psychologiquement et moralement, je suis descendu tout doucement, je suis sorti pour aller vers le petit terrain. C’est entretemps que j’ai vu venir Jean Marie Doré, tenu par des jeunes ou des militaires je ne sais pas, mais en train d’être traîné vers où ? Nous le savons pas. J’ai traversé pour aller au niveau du petit stade, c’est là où j’ai remarqué des jeunes sur des Cacias, sur la toiture, des gens fuyaient un peu partout. On était devenus comme des bêtes à traquer, il n’y avait pas où aller. Alors pour nous, ce qu’on a vu au stade, on allait tous mourir.
Présence des bérets rouges, gendarmes et policiers…
C’est à ce moment je me suis dis c’est clair que je vais mourir, mais je vais mourir sous l’anonymat, parce qu’on était nombreux, on pouvait dépasser mille personnes, traqués derrière, traqués devant, on s’est arrêtés. Il n’y a pas où aller, pris entre deux feux, j’ai décidé pour que je sorte du lot pour que quelqu’un puisse me voir tomber ainsi, si lui arrive à être sauvé, il va dire j’ai vu Dr Ben Youssouf tombé parce que pour moi déjà Cellou est mort, c’est fini, là où on ne l’a pas laissé, on ne laissera personne. Tout le monde était arrêté, j’ai récité un verset coranique comme je suis musulman, j’ai prié Dieu, je sors et dès que j’ai fais trois quatre pas, il y a honorable Aliou Bah, ancien fédéral de l’UFDG de Ratoma qui m’a hélé, Docteur, docteur, mais déjà l’adrénaline était là, je me suis détaché du lot, les militaires étaient devant, eux-mêmes étaient ébahis, ils ont arrêté de tirer. Je suis arrivé à leur niveau, il y a un Monsieur qui m’a dit vous êtes qui? J’ai dis je suis médecin, il a dit qu’est-ce que tu es venu faire ici ? On est sorti par la petite porte pour monter dans le Camion, il y avait un Camion militaire garé, direction vers la Ville, il y avait déjà des gens dedans, c’est dans ça, El hadji Diouma, ancien préfet était. J’ai appris après qu’ils ont été envoyés au Camp Boiro. Comment lui a été sauvé, il a été Préfet à Kerouané et un des gardes qui était avec lui là-bas, il l’a trouvé au Camp Boiro, c’est ce dernier qui l’a aidé à s’en sortir. Donc, le monsieur m’a dit de monter dans le Camion, j’ai dis que je ne monte pas, il a pris un gros bois pour me taper, j’ai mis la main, c’est ce qui a cassé, c’est ce qui a fracturé mon bras, c’était pour la tête, il m’a tapé fort j’ai pas remarqué son visage, parce qu’il était encagoulé mais il était géant de taille, crapule, il ne portait pas de béret rouge, il avait un casque militaire comme s’il partait en guerre. J’ai sentis mon bras est cassé mais j’ai pas senti de douleur, ensuite il a frappé dans mon dos. Et moi j’ai continué, j’ai vu des gens tombés comme des mouches. Je n’ai pas vu des femmes violées mais j’ai vu des gens tombés. Il y avait des bérets rouge, des gendarmes, des policiers, j’ai pu remarquer cela. J’ai continué, arrivé à là où il y avait une station de citerne, j’ai vu un civile avec les militaires, comme j’ai dépassé la route, je suis arrivé là, lui m’a arrêté, c’est lui qui a sauvé ma vie là-bas, je n’oublierai jamais. Il m’a laissé j’ai continué je partait chez Cellou à Dixinn mais arrivé à Landreah, il y a un jeune qui est sorti quand il m’a vu ensanglanté, tenue déchirée, il m’a pris, il m’a fait rentrer dans une cour. C’est là où j’ai commencé à sentir la douleur, j’ai senti que mon bras est cassé, j’ai senti que je saignais, ça, c’était aux environs de 12h. Ils m’ont envoyé chez une tradipratienne, une vieille pour tirer ma main et je suis resté là, je ne savais pas où aller.
La haine du ministre de la Santé d’alors, traque des citoyens à Donka
Dans les bandes de 13h à 14h, la croix rouge est venue me chercher parce que j’avais indiqué là où j’étais. On m’a pris, on m’a envoyé à Donka. A Donka, j’ai vu beaucoup des personnes blessées, malades, des hommes, des femmes, des vieux, ils étaient couchés. Ils étaient traumatisés, mais comme moi j’étais parmi eux, mais comme moi je tenais debout, je me suis assis sur le banc. C’est entretemps que le Ministre de la santé d’alors Diaby est venu. Voilà ce pourquoi je ne le pardonne pas, pas parce qu’il est militaire, mais c’est parce qu’il est médecin. Pourquoi ? Parce qu’il est venu, les blessés étaient couchés, étalés un peu partout, il devait avoir de l’empathie, de la pitié. Mais au lieu d’avoir l’empathie, au contraire il a vidé la haine. C’est inacceptable pour un médecin, au lieu d’avoir la pitié, il réprimandait, pourquoi vous êtes sortis? Qu’est-ce que vous êtes allés chercher? Le médecin ne fait pas ça. Donc, il n’a pas eu de la pitié. Et on a vu certains courir, on a pris certains pour aller. C’est là que j’ai eu une grande chance aussi, ils prenaient des gens pour sortir avec eux. Les militaires sont venus jusqu’à l’hôpital Donka, j’étais là, heureusement, les médecins qui étaient de garde, il y a un qui a travaillé avec moi à AREDOR, Dr Kouyaté, lui m’a vu, il est venu vers moi avec un autre qu’on appelle Dr Mousto, il était en stage à l’époque, ils sont venus, voyant ce qui est en train d’arriver, ils m’ont Docteur voilà ce qu’on va faire. Comme vous êtes médecin, venez on va vous habiller en blouse blanche, c’est ce qui m’a sauvé. On m’a donné une blouse, j’ai porté même ayant ma main cassé et je me suis confondu aux médecins. Même à l’hôpital des gens étaient traqués et pire encore, ils sont venus jusqu’à voir des gens qui étaient entre la vie et la mort pour certainement les achever. C’est là où j’ai passé la nuit parmi ces médecins jusqu’au matin.
Facinet CAMARA
