La République de Guinée ouvre une nouvelle page de son histoire administrative. La nomination de Madame Djénabou Touré à la tête du Ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation (MATD), le 27 juillet 2026, par Son Excellence Mamadi Doumbouya, Président de la République, Chef de l’État et Chef suprême des Armées, constitue un événement majeur dans la vie institutionnelle de notre pays.
Au-delà du symbole historique que représente cette nomination, c’est surtout le profil, l’expérience et l’expertise de cette haute responsable qui suscitent aujourd’hui de nombreux espoirs au sein de l’administration territoriale et des collectivités locales.
Madame Djénabou Touré devient ainsi la première femme à diriger ce département stratégique depuis l’indépendance de la Guinée en 1958. Cette évolution ne saurait être réduite à une simple question de représentation. Elle traduit également la volonté de faire émerger de nouvelles approches de la gouvernance publique, fondées sur la compétence, l’expérience, la modernisation et l’efficacité de l’action administrative.
Une nomination qui marque une rupture
Pendant plusieurs décennies, le Ministère de l’Administration du Territoire a été principalement dirigé par des profils issus de corps traditionnellement représentés dans la haute administration territoriale. La nomination d’une femme technicienne à la tête de ce département constitue donc une rupture avec une pratique devenue presque coutumière.
Mais cette rupture est surtout une rupture par la compétence.
Madame Djénabou Touré n’arrive pas au MATD en terrain inconnu. Son parcours au sein de l’administration guinéenne lui a permis de côtoyer différentes dimensions de la gouvernance publique : administration, processus électoral, état civil, gouvernance politique et institutionnelle, services déconcentrés et problématiques liées à la décentralisation.
Avant sa nomination au MATD, elle occupait la fonction de Directrice Générale des Élections (DGE). À ce poste particulièrement sensible, elle a été au cœur de l’organisation du processus référendaire et de l’élection présidentielle.
Dans un contexte politique et institutionnel particulièrement exigeant, cette responsabilité nécessitait à la fois rigueur technique, capacité d’anticipation, maîtrise administrative, dialogue et sang-froid.
Cette expérience constitue aujourd’hui un capital précieux pour la conduite du MATD.
De la gestion électorale à la gouvernance territoriale : une continuité logique
À première vue, la Direction Générale des Élections et le Ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation pourraient apparaître comme deux univers différents.
En réalité, ils sont profondément liés.
L’administration territoriale constitue l’un des fondements de l’organisation de l’État. Elle est au contact direct des citoyens, des collectivités territoriales, des élus locaux, des services publics et des communautés.
La connaissance du territoire, des acteurs locaux, des mécanismes institutionnels et des réalités administratives constitue donc un avantage considérable pour conduire une réforme ambitieuse de la gouvernance territoriale.
Madame Djénabou Touré dispose, de ce point de vue, d’une expérience qui peut lui permettre de porter une nouvelle culture administrative : une administration qui écoute, qui anticipe, qui accompagne et qui produit des résultats.
Le PN-RAVEC : penser l’état civil comme une infrastructure de développement
L’un des éléments les plus intéressants de son parcours réside dans son implication autour du Programme National de Recensement Administratif à Vocation d’État Civil (PN-RAVEC).
L’état civil ne doit plus être considéré comme une simple formalité administrative.
Il est une véritable infrastructure de souveraineté et de développement.
Sans état civil fiable, il est difficile de connaître précisément la population, de planifier les politiques publiques, d’anticiper les besoins sociaux, d’organiser efficacement les services de santé et d’éducation ou encore de sécuriser l’identité juridique des citoyens.
La modernisation et la numérisation de l’état civil peuvent donc contribuer à transformer profondément la relation entre l’administration et les populations.
Cette vision est parfaitement compatible avec l’ambition d’une administration territoriale moderne : mettre la donnée au service de la décision publique et la technologie au service du citoyen.
Une nouvelle espérance pour les collectivités territoriales
C’est certainement au niveau des collectivités territoriales que les attentes sont aujourd’hui les plus fortes.
La décentralisation ne peut pas être uniquement une architecture juridique.
Elle doit devenir un véritable moteur de développement économique local.
Une commune doit pouvoir identifier ses potentialités, mobiliser ses ressources, élaborer des projets structurants, améliorer ses recettes, attirer des investissements et créer des opportunités économiques pour sa population.
Dans cette perspective, le MATD doit progressivement passer d’une logique essentiellement administrative à une logique davantage orientée vers la performance territoriale.
Il faut désormais penser la commune comme un véritable espace économique.
Une commune rurale possède des terres, des ressources agricoles, pastorales ou halieutiques, des marchés, des compétences humaines et parfois des ressources minières ou touristiques.
Une commune urbaine dispose quant à elle d’un potentiel commercial, artisanal, immobilier, numérique et entrepreneurial.
Le véritable enjeu consiste à transformer ces potentialités en richesses locales, emplois et services publics de qualité.
Pour une administration territoriale de nouvelle génération
L’arrivée de Madame Djénabou Touré peut être l’occasion d’accélérer cette transformation.
L’administration territoriale guinéenne a besoin d’une nouvelle génération de réformes.
Une réforme qui valorise davantage les administrateurs civils, les cadres territoriaux, les services techniques et les élus locaux.
Une réforme qui clarifie les responsabilités.
Une réforme qui renforce les mécanismes de coopération entre les services déconcentrés de l’État et les collectivités décentralisées.
Une réforme qui favorise la digitalisation des procédures administratives.
Une réforme qui rapproche véritablement l’administration du citoyen.
Et surtout, une réforme qui permette de mesurer l’action publique à travers des résultats concrets sur le terrain.
Les collectivités doivent devenir des acteurs économiques
La décentralisation économique constitue probablement l’un des grands défis de la prochaine étape de la gouvernance territoriale en Guinée.
Il ne suffit plus de transférer des compétences aux collectivités.
Il faut également leur donner les moyens de les exercer.
Cela passe par :
- une meilleure mobilisation des ressources propres des collectivités ;
- la modernisation de la fiscalité locale ;
- la sécurisation du patrimoine communal ;
- la valorisation du domaine public et privé des collectivités ;
- la création de véritables banques de projets communaux ;
- l’accompagnement des petites et moyennes entreprises locales ;
- la promotion de l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes ;
- le développement des partenariats public-privé locaux ;
- la coopération décentralisée ;
- la digitalisation des services municipaux ;
- le renforcement des capacités des élus et des cadres territoriaux.
L’objectif doit être clair : faire de chaque territoire un espace de création de valeur.
Du territoire administré au territoire entreprenant
Il est temps de changer de paradigme.
Pendant longtemps, nos collectivités ont parfois été perçues comme de simples structures administratives chargées d’exécuter des missions publiques.
Demain, elles doivent devenir de véritables territoires entreprenants.
Une commune doit pouvoir répondre à trois questions fondamentales :
Quelles sont nos ressources ?
Quelles sont nos potentialités ?
Comment pouvons-nous les transformer en développement ?
Cette nouvelle approche pourrait conduire à la création de véritables plans économiques territoriaux, permettant à chaque collectivité d’identifier ses filières porteuses et de construire des stratégies adaptées à ses réalités.
Koundara, par exemple, possède des atouts liés à sa position géographique, à l’agriculture, à l’élevage, au commerce transfrontalier et aux dynamiques de coopération avec les territoires voisins.
D’autres collectivités disposent d’autres potentialités.
La décentralisation intelligente doit justement permettre de partir des réalités de chaque territoire plutôt que d’appliquer partout les mêmes modèles.
L’administrateur territorial au cœur de la transformation
Dans cette dynamique, le rôle des administrateurs territoriaux mérite une attention particulière.
Le préfet, le sous-préfet, le Directeur Préfectoral de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation et l’ensemble des cadres territoriaux ne doivent plus être considérés uniquement comme des relais administratifs.
Ils sont aussi des facilitateurs du développement local.
Ils doivent connaître les réalités économiques de leurs territoires, comprendre les enjeux sociaux, accompagner les collectivités, favoriser le dialogue entre acteurs et contribuer à la résolution des difficultés administratives qui entravent l’investissement.
L’administrateur territorial de demain doit être à la fois juriste, manager public, médiateur, analyste territorial et promoteur de développement.
C’est précisément dans cette transformation des pratiques que l’expertise d’une ministre issue du terrain administratif peut prendre tout son sens.
Une administration qui répond et qui agit
Lors de sa prise de fonction, Madame Djénabou Touré a placé son action sous le signe de la responsabilité et du service public.
Cette orientation mérite d’être encouragée.
Car la véritable réforme administrative ne se mesure pas seulement au nombre de textes adoptés ou de réunions organisées.
Elle se mesure à la capacité de l’administration à résoudre les problèmes des citoyens.
Un citoyen qui obtient rapidement son acte d’état civil.
Un entrepreneur qui peut créer son activité sans obstacles administratifs inutiles.
Une commune qui bénéficie effectivement des ressources qui lui sont destinées.
Un projet local qui trouve un accompagnement administratif efficace.
Une population rurale qui accède plus facilement aux services publics.
Voilà les véritables indicateurs d’une administration moderne.
Réformer les organismes publics d’accompagnement des collectivités
Une réflexion profonde devra également être menée sur les organismes et mécanismes publics chargés d’accompagner les collectivités territoriales.
Il faut revoir les méthodes, les stratégies, les mécanismes de financement, l’accompagnement technique et les dispositifs de suivi-évaluation.
L’enjeu est de construire un véritable écosystème national du développement territorial.
Cet écosystème devrait réunir l’État, les collectivités territoriales, les services déconcentrés, le secteur privé, les partenaires techniques et financiers, les organisations de la société civile, les organisations communautaires et surtout les citoyens.
La collectivité territoriale ne doit plus être seule face à ses défis.
Elle doit disposer d’un environnement institutionnel capable de l’accompagner dans la conception, le financement et la réalisation de ses projets.
La femme, symbole d’une administration qui se renouvelle
La présence de Madame Djénabou Touré à la tête du MATD possède également une portée symbolique considérable.
Elle démontre que les femmes guinéennes ont toute leur place dans les plus hautes responsabilités de l’État.
Mais plus encore, elle rappelle que la compétence administrative ne doit être enfermée dans aucune tradition.
Le leadership féminin peut apporter à la gouvernance publique de nouvelles sensibilités, de nouvelles méthodes de management et une nouvelle capacité à rapprocher l’administration des préoccupations quotidiennes des populations.
La Guinée a besoin de tous ses talents.
Et l’administration territoriale doit être l’un des espaces où cette diversité de compétences est pleinement valorisée.
Une feuille de route ambitieuse pour les prochaines années
L’arrivée de Madame Djénabou Touré au MATD pourrait ainsi ouvrir plusieurs chantiers prioritaires :
Premièrement : accélérer la modernisation et la digitalisation de l’administration territoriale.
Deuxièmement : renforcer les capacités des collectivités territoriales afin qu’elles deviennent de véritables acteurs du développement.
Troisièmement : améliorer la mobilisation et la sécurisation des ressources locales.
Quatrièmement : renforcer la complémentarité entre déconcentration et décentralisation.
Cinquièmement : professionnaliser davantage la gestion des collectivités.
Sixièmement : développer les partenariats économiques et la coopération décentralisée.
Septièmement : mettre la donnée territoriale au cœur de la planification publique.
Huitièmement : faire de la jeunesse et de l’entrepreneuriat local des priorités de la politique territoriale.
Une lueur d’espoir, mais surtout une responsabilité collective
La nomination de Madame Djénabou Touré représente indéniablement une lueur d’espoir.
Mais aucune ministre, aussi compétente soit-elle, ne peut transformer seule l’administration territoriale.
La réussite de cette nouvelle dynamique dépendra également de l’engagement des administrateurs territoriaux, des élus locaux, des cadres de l’administration, des services techniques, des partenaires au développement et des citoyens.
Il faudra travailler autrement.
Il faudra accepter de réformer certaines habitudes.
Il faudra privilégier la compétence à la routine, le résultat au formalisme, l’innovation à l’immobilisme et l’intérêt général aux intérêts particuliers.
La transformation de nos territoires est une œuvre collective.
Vers une Guinée des territoires forts
La Guinée ne pourra réaliser pleinement son potentiel de développement que si ses territoires deviennent eux-mêmes plus forts.
Un État fort ne signifie pas nécessairement un État qui concentre tout.
C’est aussi un État capable de faire confiance à ses collectivités, de les accompagner, de contrôler légalement leur action et de leur donner les moyens de prendre en charge une partie croissante du développement local.
La décentralisation doit donc devenir un instrument de justice territoriale, d’efficacité économique et de cohésion sociale.
Elle doit permettre à chaque citoyen, qu’il vive à Conakry, Koundara, Boké, Kindia, Labé, Nzérékoré, Kankan ou dans une zone rurale éloignée, de sentir que l’État est présent, accessible et utile.
C’est là tout le sens d’une administration territoriale moderne.
Conclusion : le temps de l’action
Madame Djénabou Touré arrive au Ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation avec une expérience administrative importante et un défi immense devant elle.
Son parcours, sa connaissance des mécanismes institutionnels et son expérience dans la conduite de dossiers nationaux sensibles constituent des atouts majeurs.
Son arrivée peut ouvrir une nouvelle ère : celle d’une administration territoriale plus moderne, plus numérique, plus proche des populations et davantage tournée vers la création de valeur dans les collectivités.
Le véritable succès de cette nouvelle étape ne se mesurera cependant pas uniquement au prestige de la fonction ministérielle.
Il se mesurera à ce que les populations verront et ressentiront dans leurs territoires.
Des communes mieux gérées.
Des services publics plus accessibles.
Des collectivités plus autonomes.
Des jeunes mieux accompagnés.
Des femmes davantage impliquées.
Des investissements mieux orientés.
Des ressources locales mieux mobilisées.
Des territoires plus attractifs.
Et surtout, une administration qui écoute, qui répond et qui agit.
C’est pourquoi la nomination de Madame Djénabou Touré peut être regardée non seulement comme un symbole historique, mais comme une opportunité stratégique pour accélérer la transformation économique et institutionnelle des collectivités territoriales guinéennes.
La Guinée a besoin d’une administration qui accompagne son développement.
La Guinée a besoin de territoires qui créent de la richesse.
La Guinée a besoin de collectivités qui deviennent des moteurs économiques.
Et peut-être plus que jamais, la Guinée a besoin d’une nouvelle génération de gouvernance territoriale.
L’heure est donc venue de transformer l’espoir en action, l’action en résultats et les résultats en progrès partagé.
La décentralisation ne doit plus être seulement une ambition administrative. Elle doit devenir une véritable politique nationale de développement économique et social des territoires.
Madame Djénabou Touré peut contribuer à ouvrir cette nouvelle page.
Et cette page, si elle est écrite avec compétence, courage, innovation et sens de l’intérêt général, pourrait devenir l’une des plus importantes de l’histoire de la gouvernance territoriale en République de Guinée.

Oumar THIAM
Directeur Préfectoral de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation de Koundara.
Juriste – Administrateur civil

