Face aux menaces de débrayage brandies par la Chambre Nationale des Huissiers de Justice après l’incarcération de deux de leurs confrères, le Parquet Spécial près la Cour de Répression des Infractions Économiques et Financières (CRIEF) a rendu public un communiqué au vitriol ce lundi 5 octobre 2026. L’institution judiciaire détaille un dossier de plusieurs millions de dollars et avertit qu’elle ne cédera à aucune pression.
C’est un bras de fer inédit qui s’engage entre le Parquet Spécial près la CRIEF et la Chambre Nationale des Huissiers de Justice de Guinée. À l’origine de cette vive tension, l’incarcération de Maître Sory Daouda Camara, huissier de justice, et de Mandjou Sangaré (alors stagiaire non assermenté au moment des faits, devenu aujourd’hui huissier). Tous deux ont été placés sous mandat de dépôt selon la procédure de flagrant délit pour des accusations graves : escroquerie au jugement, faux en écriture publique et authentique, usage de faux, usurpation de titre et de fonction, et complicité.
Réunie en assemblée générale extraordinaire le vendredi 2 octobre 2026, la Chambre des Huissiers, par la voix de son président Me Aboubacar Camara, a clamé l’innocence de ses confrères et menacé de paralyser le système judiciaire par un mouvement de grève si ces derniers ne recouvraient pas la liberté.
Une litige de plus de 4,6 millions de dollars sur fond d’actes annulés
Pour éclairer l’opinion publique et contrer ce qu’il qualifie de « désinformation », le Parquet Spécial détaille l’origine de la procédure. Tout commence par une plainte déposée le 16 juin 2026 par la banque Ecobank Guinée SA, représentée par le cabinet SCPA PAL & JPK (Me Pepe Antoine Lama).
L’affaire remonte à une créance réclamée par Maître Halimé Saad Chalhoub, avocate à la cour, à l’encontre de la société Africof. Bien que la société ait fait l’objet d’une procédure de liquidation collective en 2012 sans que l’avocate ne déclare sa créance dans les délais, cette dernière a réengagé en 2018 une procédure de saisie-attribution de créance auprès de plusieurs banques, dont Ecobank.
C’est lors de la signification de cet acte que les irrégularités présumées surviennent : l’étude de Me Sory Daouda Camara dépêche Mandjou Sangaré qui, selon le Parquet, s’est présenté comme clerc habilité sans prêter serment.
Face au refus de la banque, un procès-verbal est dressé, puis authentifié par Me Sory Daouda Camara. En novembre 2018, la justice guinéenne déclarait ce procès-verbal « nul et d’une nullité absolue ».
Malgré cette annulation, la procédure a été portée devant les juridictions supérieures jusqu’à la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage (CCJA), qui a condamné Ecobank en octobre 2025. En mai 2026, un commandement de payer exigeait d’Ecobank le versement immédiat de 4 602 988 USD et de 3 099 947 836 GNF, exposant la banque à une exécution forcée sur la base d’un acte judiciairement vicié.
Fuite d’une mise en cause et procédure de flagrance
Saisie du dossier, la brigade de l’Office de Répression des Délits Économiques et Financiers (ORDEF) a mené les auditions au cours de l’été 2026. À l’issue des investigations, l’avocate Maître Halimé Saad Chalhoub a quité le territoire national pour l’étranger.
Les deux autres mis en cause ont quant à eux été déférés. Par « courtoisie institutionnelle », le Procureur Spécial indique avoir convié le président de la Chambre des Huissiers, Me Aboubacar Camara, à un débat contradictoire préalable de 30 minutes. Le Parquet a ensuite opté pour la procédure de flagrant délit, plaçant les prévenus sous mandat de dépôt avant de les présenter à l’audience du lendemain, conformément à l’article 114 du Code de procédure pénale. La demande de mise en liberté formulée par leurs conseils a été rejetée par le tribunal.
« Aucune pression ne freinera le Parquet »
Dans son communiqué, le Parquet Spécial se montre particulièrement incisif envers le président de la Chambre des Huissiers. Rappelant que Me Aboubacar Camara est lui-même cité à comparaître dans une autre affaire le 14 octobre prochain, le Parquet l’accuse de chercher à faire entrave à la justice.
« Plutôt que de continuer à se défendre sur le terrain du droit […], le président de la Chambre a préféré recourir à cette démarche corporatiste pour proférer des menaces de cessation d’activités, dans le seul dessein de faire entrave aux actions du Parquet Spécial », accuse Alphonse Charles Wright.
Le Parquet Spécial rappelle en outre que la responsabilité pénale est strictement individuelle et qu’en vertu de l’ordonnance de 2021 régissant la CRIEF, les privilèges et immunités de juridiction sont totalement inopposables devant cette cour pour les infractions dont le montant est égal ou supérieur à un milliard de francs guinéens.
Réaffirmant qu’il ne cédera à « aucune pression, d’où qu’elle vienne », le Parquet Spécial assure que le procès se poursuivra dans le respect des droits de la défense et du principe de présomption d’innocence, invitant les acteurs judiciaires à réserver leurs arguments pour le prétoire.
Alpha.

