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Durer, c’est mourir un peu ! (Par Tibou Kamara)

24 février 2026
Durer, c’est mourir un peu ! (Par Tibou Kamara)

Lorsqu’on veut que ce qui est éphémère et n’a pas vocation à s’éterniser dure longtemps, se prolonge indéfiniment dans le temps, on rencontre, forcément, le malheur en cours de chemin. On risque aussi de sortir par la petite porte, sans honneurs ni gloire. On ne peut non plus entrer dans l’histoire par effraction, forcer le destin et espérer s’en sortir indemne, sain et sauf.

Feu Hamed Bakayoko, avant d’être Premier ministre de son pays, la Côte d’Ivoire, avait été ministre de la Défense nationale. Il avait fait son entrée au gouvernement comme ministre d’État, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité. Après cinq années passées à ce poste très enviable, où il avait brillé et acquis une grande notoriété, il m’avait confié sa lassitude et son désir de migrer vers d’autres horizons : « Je n’ai plus envie de continuer à être ministre de l’Intérieur et de la Sécurité. Je m’en suis ouvert au chef de l’État. S’il ne tenait qu’à moi, j’irais à un autre ministère, comme par exemple celui des Affaires étrangères, où l’on est sur le toit du monde. »

Étonné par ses propos, car il semblait se plaire dans une fonction qui faisait de lui un homme incontournable et très influent en Côte d’Ivoire et bien au-delà, je lui avais demandé pourquoi il voulait changer de ministère. Il eut une réponse qui me désarçonna et laissa paraître une lucidité et une sagesse rares au sommet de l’État : « Jusqu’ici, j’ai eu beaucoup de chance et de réussite. Je ne crois pas que ce sera toujours le cas à cette place qui n’est pas de tout repos. Un véritable champ de mines. »

Il n’avait pas eu tort. Au contraire, le mauvais pressentiment qu’il avait eu s’était matérialisé dans la suite des événements. À peine reconduit ministre d’État, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, la Côte d’Ivoire a été frappée par les terribles attentats terroristes de Grand-Bassam, qui l’ont durement éprouvé et ont aussi secoué l’État ivoirien.

En clair, la sédentarisation dans les fonctions d’État et l’ambition de longévité dans l’exercice du pouvoir, s’apparentant à une obsession d’éternité, tournent le plus souvent au regret, voire au drame. Il est infiniment mieux de choisir son moment de partir et d’anticiper l’heure du changement que d’attendre d’être forcé de se démettre ou d’être poussé vers la sortie. Les Africains, en général, ne partent que très usés, épuisés, et surtout lorsqu’on ne leur laisse pas le choix. Et pourtant, ils sont les premiers aussi, quand il s’agit des autres, à exiger le changement et à défendre l’alternance. Comme aimait à le faire remarquer François de La Rochefoucauld : « Il est plus facile de donner le bon conseil que le bon exemple. »

Dans les administrations de nos pays, l’on fait des pieds et des mains, on remue ciel et terre afin de se maintenir à son poste, ou à défaut de monter plus haut, car le pire n’est rien d’autre que de revenir à la vie ordinaire d’avant et de se confondre au commun des citoyens.

Morissanda Kouyaté, médecin, n’est pas doué pour la diplomatie et n’y était pas destiné : il n’a jamais rêvé d’une carrière de diplomate, ne pouvait donc s’imaginer ministre des Affaires étrangères de la Guinée. Maintenant qu’il l’est devenu dans un contexte de complaisance, à un moment où l’histoire bégaie, ne se montre pas exigeante ni sélective, il tient à son trophée, obtenu dans la mêlée, comme à la prunelle de ses yeux. Il ne se voit pas ailleurs et se considère à la fois comme indispensable et inamovible pour d’autres raisons, en tout cas, que les services rendus au pays ou des mérites exceptionnels qu’il aurait. Comme on l’a dit d’autres, comme lui, qui n’étaient pas aptes à diriger la diplomatie de leur pays, il est « étranger aux affaires, surtout aux affaires étrangères », peut-être même qu’il est au gouvernement comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Avant de se retrouver pris à partie par l’opinion et éclaboussé par un scandale public d’une violence inouïe, Morissanda Kouyaté essuyait déjà une avalanche de critiques et faisait face à de nombreux griefs à cause de ses impairs et de la sainte pagaille qui règne aujourd’hui au ministère des Affaires étrangères devenu le théâtre “d’étranges affaires”. Il lui sera difficile de se relever de la crise qu’il vient de provoquer en s’aliénant tout le pays, en donnant à tous un bâton pour frapper le régime qui a offert une seconde chance, à la limite de la résurrection, au retraité qu’il est. Il scie la branche sur laquelle il est assis. Avec des amis pareils, nul besoin d’ennemis. Avec un collaborateur qui attire des ennuis et se livre à la vindicte populaire, une opposition arrive trop tard pour faire le « sale boulot ».

« À beau mentir qui vient de loin » : afin de redorer son blason, irrémédiablement terni, Morissanda Kouyaté pointe une « continuité de l’État » à géométrie variable, qui consiste à ne pas reconnaître ce qu’il y a eu de bien et à rejeter sur d’autres le mal qui lui est reproché. Il y a tellement de choses qui ont été dénoncées, sur lesquelles on est revenu depuis qu’il y a eu un changement de régime, qu’on ne peut s’abriter derrière le respect d’engagements de gouvernements antérieurs, surtout lorsqu’on a soi-même renouvelé, en signant en toute connaissance de cause, le protocole d’accord qu’on prétend désapprouver et condamner. Si l’opération de rapatriement de nos compatriotes n’a pas été initiée maintenant, elle porte désormais la signature d’un certain Morissanda Kouyaté qui l’a réactualisée, facilitée, autorisée, conduite d’un bout à l’autre. Et surtout soutenue avec le fallacieux argument que le pays aurait plutôt besoin de main-d’œuvre, l’offre d’emploi y serait aussi élevée que le mont Simandou.

Ce n’est pas comme dans l’affaire Sadiba, qui a coûté la vie à cet officier, les faits étant connus de tous, les responsabilités bien situées, c’est-à-dire parole contre parole, une version opposée à une autre. Sadiba Koulibaly, lors de son procès qui a précédé sa mort, avait regretté que Morissanda Kouyaté nie lui avoir donné son accord pour effectuer son ultime voyage de Cuba à Conakry. Ce n’est pas la première fois, donc, que le sieur Morissanda Kouyaté fuit ses responsabilités et essaie de se défausser sur les autres. Cette fois-ci, les faits sont contre lui, aucune excuse n’est valable, nulle dénégation ne peut passer. Il ne saurait y avoir plusieurs sons de cloche sur une question limpide pour brouiller les pistes et embrouiller les esprits. Morissanda Kouyaté, loin de pouvoir se disculper, a réussi tout seul le tour de force de se suicider politiquement et d’exposer son camp à la vindicte comme jamais. La vague d’indignation et de colère qu’il a déclenchée ne retombe pas et marque un tournant dans la perception générale et la réputation publique du régime actuel.

Au demeurant, tout gouvernement meurt de ses faiblesses et de ses échecs, succombe à ses dérives, ne peut résister aux tollés. Pour ainsi dire, un régime s’effondre toujours de l’intérieur par la faute de quelques-uns de ses serviteurs et courtisans zélés, mal inspirés et pyromanes.

 

Tibou Kamara

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