L’Etat de droit serait-il donc incompatible avec le respect de nos traditions ? On nous dit que la Guinée est une famille ! Et il faudrait arrêter définitivement cette « grioterie » indigne d’une nation en proie aux démons de toutes les manipulations ethno stratégiques qui n’a pas peu contribué à la pérennisation de cette molle dictature dans laquelle est engluée la Guinée depuis 65 ans.
Au sommet de l’Etat de la première République, il y avait une famille Touré. Elle a régné 26 ans durant. Au sommet de l’Etat de la deuxième République, règne la famille Conté 24 ans. Et ensuite un bref passage du Capitaine Moussa Dadis Camara et le reste de la transition pilotée par le général Sékouba Konaté. Monsieur Alpha Condé devint le président démocratiquement élu novembre 2010 à la tête de la Guinée et enfin le 05 septembre 2021, le Colonel Mamadi DOUMBOUYA à la tête l’Etat Guinéen. Viendra le moment, incontournable où des spécialistes, politologues, anthropologues, économistes, sociologues, comptables, etc., pourront disséquer les ramifications et la généalogie de ce système. Il faudra même des griots généalogistes pour remonter le courant de ce magma de phraséologies, jusqu’aux frontières de nos empires et de nos féodalités défaites par l’irruption brutale des idéologies importées et implantées par la force du mousquet et la séduction de l’Ecole de Jules Ferry. Mais nous n’avons pas besoin de remonter jusqu’au déluge pour comprendre ce qui nous est arrivé. Qu’un soulèvement populaire, voire une insurrection nationale n’ait pu être désamorcé que par des imams, des hommes d’église, en dit long et de façon ahurissante sur la nature de ce système politique qui serait représentatif de notre diversité régionale et ethnique, que cela n’aurait rien changé à l’affaire. La perversion du système gît entre les négociateurs parlant au nom des populations soulevées la société civile, les Partis Politiques et les institutions républicaines représentant le chef de l’Etat, Plus précisément par le Ministre Premier Bernard GOUMOU. Voici une profonde crise populaire dont les racines plongent dans une sombre histoire commencée il y a près de cinquante ans. Il n’est point besoin d’être un politologue ou un constitutionnaliste pour voir qu’au mieux, il ne pourra que reproduire le système qui l’a enfanté. Petit monstre arraché à une sanglante césarienne, tous les actes qui en découleront seront marqués du sceau de cet accouchement au coin du feu où trône toujours un « pater familias » qui n’a renoncé à aucune de ses prérogatives.
La conscience du Guinéen était la proie d’un vaste Bluff soigneusement préparé par le lavage de cerveau auquel il avait été soumis par la dictature sanglante et rhétorique de la première République. C’était le temps du Parti-Etat au sommet duquel régnait un homme entouré de sa famille biologique. Dans cette deuxième République, nous n’avons plus affaire avec un Parti-Etat, mais au « P.D.G. plus le libéralisme », comme l’a si bien défini un de ses premiers responsables, aujourd’hui deuxième personnalité de l’Etat, Aboubacar Somparé, Président de l’Assemblée nationale. Ce parti est assurément national, puisque à Mamou, le P.U.P. a su trouver tous les équilibres ethno-régionaux, pour bâtir un Parti qu’il a offert à un homme, au Général-Président Lansana Conté qui a su en faire un usage patrimonial, familial. (« Mon argent, ma télévision, » etc.). Tout est dit. Il va de soi que ce gigantesque mécano machiné à partir de nos traditions dévoyées et des techniques d’information et de désinformation, ne peut tenir et fonctionner qu’avec de l’argent amassé grâce notamment à l’usage privatif du service public. D’où la corruption généralisée qui se nourrit à trois mamelles : l’incompétence, la cupidité et le manque de patriotisme. Ne nous attardons pas sur ces tares quand tout est pourri. Comme un arbre rongé dans ses racines par une vermine qui grouille partout dans ses nervures. C’est cet arbre que les récents évènements viennent de secouer, et ont failli l’abattre. Mais il tient encore. Et il tiendra aussi longtemps que l’eau polluée à laquelle il tire sa sève ne sera pas évacuée dans les caniveaux de l’Histoire. Eau fangeuse qui vient d’un puits creusé depuis la première République où l’on entretient deux monstres idéologiques cannibales. Il s’agit d’une part, de l’instrumentalisation du couple Guinéens de l’intérieur et Guinéens de l’extérieur, et d’autre part, de l’ethno-stratégie. En 1962-63, à la première promotion de l’Institut polytechnique, Sékou Touré avait lancé : « C’est vous qui gouvernerez ce pays ! ». Et il a tenu parole. Les principaux idéologues de la première République et ceux du P.U.P. sont issus de cette Ecole. Ce sont eux qui mettront en place le système de l’Ecole guinéenne (concept à ne pas confondre avec des murs lépreux cernant un préau où grouillent de jeunes gens), qui parviendra à verrouiller l’Administration et tout l’appareil politico-administratif. Cette Ecole guinéenne saura maquiller l’ethno-stratégie et cette exclusion dans une fallacieuse unité nationale dans le Parti qui saura doser régions, ethnies, corporations et lobbies de féodalités et de courants religieux.
En conclusion, on voit la complexité et la perversité de cette combinatoire faite d’une contradiction artificielle entre Guinéens de l’intérieur et Guinéens de l’extérieur, d’une part, d’un efficace lobbying que nous désignerons faute de mieux, du vocable fumeux d’ethno-stratégie camouflée dans un appareil politique dont les ramifications remontent au Père de la nation, d’autre part. Mais l’ensemble étant une construction idéologique élaborée par une petite « bourgeoisie » locale de fonctionnaires, qui s’alliera avec qui saura trouver les chemins tortueux (les ci-dessus ramifications) d’un réseau dense d’ethnies, de position sociale (de classe ou administrative), d’amitiés, de famille, etc. Elle s’attachera surtout la connivence juteuse de la bourgeoisie compradore de l’import-export, extraordinairement trans-ethnique ! On y croise des Libano-Syriens, des Ukrainiens, des Russes, des Chinois, des Hindous, des Pakistanais, etc.
Dr BAH ALIOU, Inspecteur Principal des Impôts
