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Guinée : La déroute d’une transition (Opinion)

11 avril 2022

Après le coup d’Etat du 5 septembre, une grande partie des guinéens était en extase. Mais l’euphorie n’a duré que trois mois. La société civile et la classe politique ont accordé un soutien de taille aux putschistes ayant renversé le régime du Président Alpha Condé. Ces derniers ont alors déroulé leur agenda, en maîtres du temps, du jeu et des énigmes. Cela ne va pas durer, car la sagesse, le professionnalisme, la raison, vont vite céder la place à l’incompétence, à l’arrogance, à la suffisance, au mépris de l’autre et à l’esprit de haine.

La junte militaire prendra un mois pour nommer un Premier ministre et un peu plus de deux mois pour composer un gouvernement complet. Cela, sans compter le rythme nonchalant des décrets de nomination des ministres, tombant aux compte-gouttes tous les soirs à la RTG et provoquant des colères passagères de quelques groupuscules isolés sur Internet.

Il est impossible d’opposer la souveraineté à ses concitoyens

Alors que la visite du cimetière de Bambeto (où reposent les jeunes victimes de massacres sous le régime d’Alpha Condé), la réhabilitation des victimes civiles et militaires ayant péri sous le régime de Sékou Touré, ont été salués et appréciés par la population, la fin de l’état de grâce débutera enfin le 16 décembre. Ce jour-là, la junte décide par décret de rebaptiser l’aéroport international Conakry Gbessia par « Aéroport Ahmed Sékou Touré », du nom du premier Président de la République, accusé de pendaisons publiques et d’exécutions sommaires. C’est le début véritable du divorce entre les militaires et ceux qui ont crié à gorge déployée, en soutien à la fin de règne du dictateur de second choix.

L’association des victimes du camp Boiro fera le 30 décembre un recours gracieux en écrivant directement au Président de la transition. A la surprise générale, c’est le secrétaire général à la Présidence qui répond laconiquement et en seulement 24 heures après réception du courrier. Il affirme que « La Présidence de la République voudrait tenir à votre haute attention, que la rebaptisation de l’aéroport est une décision souveraine et assumée. A ce titre, qu’il plaise à toutes les associations de dépassionner le débat et de se concentrer sur l’avenir ». Répondre ainsi à une association de victimes, dont les parents sont morts dans des conditions inhumaines, n’est pas approprié. Mieux, il est impossible d’opposer la souveraineté à ses concitoyens. Cela, peu importe ce qu’elle symbolise. Car la souveraineté est l’émanation même du peuple.  

En effet, le célèbre écrivain guinéen, prix Renaudot 2008, Tierno Monénembo, qualifie le décret de rebaptisation de « plus illégal que le 3è mandat d’Alpha Condé. Dans un pays normal, il (Mamadi Doumbouya, ndlr) serait immédiatement destitué et foutu en prison ». Une réaction qui provoquera très vite un tollé et enflammera rapidement les réseaux sociaux. L’ambassade de Guinée en France, relaie même une tribune du site d’information média guinée, avec un titre aux accents des discussions de bars-café : « Lansana Diawara descend Tierno Monénembo : « …plus personne ne le respectera puisqu’il est interdit de mentir ».  

La nomination de Dansa Kourouma (personnage sulfureux)

Suite à un échange de courriers entre le secrétaire général à la Présidence, Colonel Amara Camara et la Ministre de la Justice qui a osé dire le droit, le 31 décembre, le jour même où le Président faisait une adresse à la Nation, Fatoumata Yarie Soumah sera limogée. Son seul tort fut de rappeler à celui qui joue à la fois le rôle de secrétaire général à la Présidence et [bizarrement] de Président de la transition, que la politique pénale de la transition ne se discute pas en petit comité. Parce que cette politique pénale est celle de la Nation et de l’Etat, il fallait donc suivre une procédure spécifique qu’elle a rappelée avec beauté et profondeur.

S’il est bien connu que les militaires n’aiment pas être rappelés à l’ordre de cette manière, il faut vite s’empresser d’affirmer que l’administration n’est ni un camp ni une école militaire.

De toute manière, les crises vont se multiplier, au gré de mauvaises décisions et de méthodes brutales, parfois en contradiction avec la loi. La nomination de Dansa Kourouma (personnage sulfureux) comme Président du Conseil national de la transition (CNT) va encore aggraver la fissure entre les putschistes, la société civile et les poids lourds de la classe politique. Monsieur Kourouma s’est compromis, notamment en soutenant et « validant » le troisième mandat d’Alpha Condé.  Aux yeux de l’opinion, ce n’est pas une personne crédible, tant sa parole change au gré des sirènes de la Cour royale qu’il sert.

En politique, les symboles ont un sens élevé, les violer peut créer des précédents très graves. C’est ce qui arriva quand la junte militaire demande entre autres à Cellou Dalein Diallo (leader de l’Ufdg) et à Sidya Touré (leader de l’UFR) de quitter leurs domiciles respectifs avant le 28 février, au motif qu’ils occuperaient un patrimoine de l’Etat. Une situation qui entraînera ipso facto une levée de bouclier, à l’image de l’influence de ces leaders dans le pays dont le poids électoral cumulé, dépasse de loin celui de tous les partis politiques que connaît la Guinée. Manifestement, la junte veut leur faire subir une avanie.

A la hauteur de l’audace du CNRD, Cellou Dalein organise le vendredi 18 février 2022 une conférence de presse au siège de son parti pour dénoncer l’injustice dont il est victime, en exhibant tous les documents administratifs et bancaires ayant concourir à l’achat de son domicile de Dixinn port. Les preuves brandies devant la presse paraissent tellement solides que le gouvernement a été tenu de passer dans le journal télévisé de la RTG pour apporter des éclairages. Seulement la montagne accouchera d’une souris du fait d’un manque total de méthode et surtout en ayant refusé d’avoir recours à la justice.

Ces bruits de bottes n’effraient que leurs auteurs, photocopie d’eux-mêmes

En compagnie du Colonel Amara Camara, Ousmane Gaoul, en sa qualité de ministre et porte-parole du gouvernement militaire, va essayer de contenter les plus bas instincts en tentant désespérément de créer une illusion d’optique et de trouver un argument juridique là où la logique a déjà apporté la réponse. A deux sur le plateau de la RTG, ils se sont sérieusement plantés.

Le Colonel Amara Camara aurait une intolérance au contradictoire. N’en demeure, au lieu d’apporter une réponse concrète, celui qui cumule des postes de trop, à la fois secrétaire général et porte-parole de la Présidence de la République, s’est infortunément contenté de menaces ridicules et un moment gênant de tremblement en direct. Ces bruits de bottes n’effraient que leurs auteurs, photocopies d’eux-mêmes. Pour s’en convaincre, 72 heures après la présentation des arguments « éthiques et moraux » des militaires et du gouvernement à la télévision, les réseaux sociaux sortiront les archives qui laissent penser la convergence d’un intérêt de clan au grand dam de la population qu’ils contentent à coup de Oyez Oyez. Un véritable sketch soporifique.

Etant donné que les arguments présentés à la télévision nationale par les deux porte-paroles du gouvernement et de la Présidence n’ont pu résister face au droit, alors le brillant ministre Ousmane Gaoul Diallo va encore prêter à rire. En effet, il publie sur son compte Facebook, un texte tiré de Wikipédia, invoquant « le principe du privilège du préalable ». Ce principe développé par le juriste Maurice Hauriou se trouve être un simple principe doctrinal qui n’engage que son auteur. Aux yeux des juristes publicistes, un principe doctrinal français est inopposable à l’affaire Cellou Dalein et Sidya Touré et inapplicable en droit guinéen. Puisqu’il s’agit de droit, il n’est point question de s’y aventurer.

Le comportement du porte-parole du gouvernement a une explication. D’après un portrait que Jeune Afrique lui a réservé en novembre 2021, il apparaît clairement dans le chapô que le brillant ministre est jusqu’à présent « en guerre ouverte contre Cellou Dalein » pour, en l’occurrence, succéder à ce dernier à la tête de l’Ufdg. Sauf que politiquement, son comportement motivé par un désir de revanche a sapé son image auprès des partisans de l’Ufdg. Le seul moyen qui s’offre désormais à lui pour regagner la sympathie de ces derniers serait de démissionner du gouvernement. Le fera-t-il ? Pas sûr !

Au demeurant, le CNRD fera davantage entorse à la paix sociale en touchant des symboles qui peuvent faire vaciller tout le pays. Le samedi 19 février 2022, la famille de l’ancien secrétaire de l’Organisation de l’Unité africaine, aujourd’hui Union africaine, recevra à son tour un courrier de la Direction nationale du patrimoine bâti public la sommant de quitter son domicile, accusée d’occuper un bien public. Cependant, un deux poids deux mesures sera constaté par l’opinion publique.

Le 10 décembre, un décret présidentiel autorise la restitution des cases Bellevue à la famille de Sékou Touré, un vaste espace jugé du temps du Président Lansana Conté comme un bien appartenant à l’Etat. Le Cardinal Robert Sarah aura d’ailleurs un commentaire tranché sur le sujet : « J’ignore qui vous (Mamadi Doumbouya ndlr) a, en l’espace de trois mois de prise de pouvoir induit à prendre deux décisions d’une gravité énorme qui ont rouvert de grandes blessures dans les cœurs de beaucoup de guinéens.[…] La deuxième décision grave et injuste, c’est d’avoir restitué à Madame Hadja Andrée Touré (Epouse de Sékou Touré, ndlr), non seulement un bien qui n’appartient ni à elle, ni à son mari, mais de lui avoir restituer un bien de Dieu et de l’Eglise ». Le sentiment de chasse à l’homme et d’opération ethno-stratégique ont été relevés et dénoncés. Le CNRD qui jurait à ses débuts euphoriques sur le fait que la justice sera la boussole semble avoir des préférences qui n’échappent plus à la vigilance des guinéens. Il a des candidats et cherche désespérément à écarter le favori, c’est-à-dire, Cellou Dalein Diallo.

Il serait illusoire de croire réussir à tuer une idée en coupant la tête de celui qui la porte

En Guinée, il y a un risque élevé et extrêmement préoccupant d’institutionnalisation de l’instrument militaire dans le fait politique, la conquête et l’exercice du pouvoir. Un militaire politique ?? Mais quel magma ! C’est pourquoi il est urgent d’avoir une société civile solide, dépourvue de toute connivence et une classe politique exigeante et cohérente pour faire de l’armée une institution au service de la Défense et de la sécurité nationale, luttant contre les menaces existentielles et structurelles mais aussi de probables tensions domestiques. Il y a déjà assez de défis que l’Armée doit relever au point de faire de l’espace politique un lieu d’expérimentation des entraînements et enseignements reçus dans les écoles de formation militaire.

Par conséquent, la dissolution miroitée du FNDC, quoique impossible, doit être empêchée. Même s’il est vrai que ce front est d’abord une philosophie et moins une réalité matérielle. A ce titre, il serait illusoire de croire réussir à tuer une idée en coupant la tête de celui qui la porte. La stratégie qui consiste à intimider et harceler moralement des leaders d’opinion est une recette vermoulue, qui appartient dorénavant aux décombres de l’histoire.

Il convient de signaler avec gravité que les signaux sont au rouge ; il suffit d’un petit faux pas pour rallumer les braises. Et le jour où il y aura une manifestation, ce sera la fin de la transition. Les frustrations sont légion.

Cela étant, aux oreilles du palais Mohamed V « d’entendre » ce risque et de travailler en évitant de distribuer des cartes. Car il est maintenant clair que le CNRD a une branche politique dont Faya Milimono et Ousmane Kaba nous offrent le plus ridicule des spectacles, avec à la clé une mégalomanie politicienne dissimulant un épouvantail. Messieurs Milimono et Kaba essayent avec dédain de toiser du haut de leur mépris leurs « compères » politiques en vue de s’attirer les bonnes grâces du palais. La transition mérite pourtant plus de hauteur et peu de mise en scène vexatoire. La République a plus que jamais besoin d’être apaisée et célébrée, par l’engagement sincère et l’intelligence collective. Or, l’allure que prend la transition inquiète fortement et à juste titre.

Alors que la société civile et la classe politique auraient pu aider les putschistes du secours de leurs lumières, malheureusement, c’est le contraire qui se dessine. C’est bien regrettable que le rêve de tout un peuple s’éteigne sous l’hôtel de l’exclusion et de chantages politiciens. Rebelote !

Kally CAMARA

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