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Le miracle Singapourien : Quelles leçons tirer du modèle Singapourien pour booster le développement de la Guinée ?

23 novembre 2024
Le miracle Singapourien : Quelles leçons tirer du modèle Singapourien pour booster le développement de la Guinée ?

Auteur : Tanou Balla SAKOUVOGUI, Inspecteur des Finances (Guinée)
Relu et corrigé par : Dr. Cidi WEE, Consultant-Formateur à SCE (Singapore Cooperation Enterprise)

Tous mes remerciements aux collègues : Sâa Kémo OLIANO, Sékou KABA, Amadou Yaya DIALLO, Laye Sékou DIAWARA, Aboubacar KÉITA, Alimou BARRY et Mohamed TOUNKARA pour leurs conseils et orientations dans le cadre de la rédaction du présent article.

Dans l’histoire du développement des nations, le modèle Singapourien est qualifié de miracle, pour la raison que cette cité-État de l’Asie du Sud-Est de 724,2 km2 dépourvue de ressources naturelles, a su se développer en l’espace seulement d’une génération (60 ans environs). Acculé par un taux de chômage très élevé (14%) à l’indépendance en 1965, le Singapour tend de nos jours vers le plein emploi, avec un taux de chômage autour de 2%. Première place financière au monde (selon « The Economist »), le pays est aussi classé deuxième au monde en termes de PIB par habitant avec 73 000 USD, soit 70% plus élevé qu’en France, alors qu’il l’était inférieur de 60% en 1973 (selon les Échos) . Le Singapour dispose par ailleurs du deuxième plus grand port à conteneurs au monde derrière le port de Shanghai. Le développement rapide de l’économie singapourienne a des secrets.

Comment l’un des quatre dragons asiatiques a pu atteindre tous ces records en un si bref délai ?

Quelle inspiration la Guinée peut-elle tirer du modèle de développement Singapourien ?

Analysons ensemble les secrets de la recette singapourienne et les leçons qui en découlent pour notre pays la Guinée.

Secret n°1 (phase 1) : Prioriser, aux lendemains de l’indépendance, la résorption du chômage de masse en favorisant l’éclosion d’une industrie à faible intensité capitalistique et à fort potentiel de création d’emploi.

À l’indépendance en 1965, le Singapour, pauvre en ressources naturelles et poussé à la sortie de la fédération de Malaisie, a eu le privilège d’avoir un Leader visionnaire, le pragmatique Premier Ministre Lee Kuan Yew, qui a dirigé le pays pendant 31 ans. Dès l’indépendance, Le Premier ministre a vite compris que son pays n’avait comme ressource que sa population active, laborieuse, relativement jeune mais sans qualification et sans emplois. Alors il était urgent d’employer la population afin d’endiguer les problèmes sociaux.
Dans ce contexte, Lee Kuan Yew s’attela à la création d’un climat favorable aux affaires. Il interdit les grèves, instaura une politique fiscale flexible et compétitive, et favorisa prioritairement l’installation de l’industrie textile qui demande une main d’œuvre abondante, avec ou sans qualification.
Cette politique industrielle fût un succès. Elle endigua partiellement le chômage, laissant la main libre au Gouvernement de mieux réfléchir et de mieux planifier l’avenir.

La situation de la Guinée d’actuelle ressemble celle du Singapour de 1965. L’État fait face à une population très jeune, mais majoritairement désœuvrée et non qualifiée, donc vulnérable. À vrai dire, le chômage à grande échelle est la principale racine du mal dans notre pays, facilitant les adhésions massives de la jeunesse aux mouvements sociaux et à la délinquance sous toutes ses formes.

Donc, la résorption du chômage doit être la priorité des priorités, tout en maintenant un niveau acceptable des services sociaux de base (eau, électricité, éducation, soins, etc…).

En d’autres termes, les dépenses d’investissement de l’État doivent être orientées prioritairement vers les secteurs pouvant employer une main d’œuvre abondante à faible qualification. En Guinée, l’agro-alimentaire semble être ce secteur. Notre pays dispose d’un avantage comparatif dans l’agriculture et l’industrie agroalimentaire. En outre, la population active, occupée à environ 70% par le secteur agropastoral, peut facilement s’adapter aux techniques intensives.

Certes, les produits miniers représentent 90% des exportations totales de la Guinée et 22 % de son PIB (2020, source :FMI), cependant la contribution de l’industrie minière aux recettes publiques reste faible (1,6% du PIB en 2020) et ne contribue qu’à hauteur de 6,5% des emplois formels.
En outre, les recettes minières sont décadentes depuis 2012, pendant que la production minière augmente régulièrement depuis 2015 : c’est l’effet ciseaux.

Cette faible contribution de nos ressources minières aux recettes publiques, et la faible intégration du secteur minier à l’économie nationale, sont des manifestations du syndrome hollandais, et s’expliquent simplement par la faible participation de l’État dans le capital des sociétés minières, les mines étant un secteur à haute intensité capitalistique (requérant beaucoup de financement, dont l’État n’est pas en capacité de trouver). À cette allure, même l’exploitation du gisement de fer du Simandou, communément appelé le « rêve guinéen », risque de ne pas être suffisamment à la hauteur de nos attentes, compte tenu de la très faible chaine de valeur créée autour du projet (exportation des minerais en l’état brut).

Ceci n’est pas une raison pour mettre en veilleuse les projets d’exploitation minière, cependant l’État doit optimiser l’allocation des maigres ressources générées en investissant dans l’agriculture et dans l’industrie agroalimentaire où nous pouvons faire mieux en termes de création d’emplois avec relativement moins de ressources. Et cela, dans une optique de diversification.

Secret n°2 (phase 2) : Investir dans le capital humain pour une dynamique de croissance durable et soutenable

Conscients du fait que leur pays manquait de ressources naturelles, les premiers dirigeants du Singapour ont très vite compris que leur survie à terme dépendait de la qualification de leur principale ressource : les hommes.
Ils ont donc entrepris un ambitieux programme de qualification des ressources humaines à travers une stratégie en trois piliers : Aller à la conquête du savoir (a), qualifier le système éducatif (b), instaurer la culture de la méritocratie, de l’innovation et de la performance au sein de la société singapourienne (c).

a. Aller à la conquête du savoir :

Aux lendemains de l’indépendance, le Singapour a encouragé et facilité l’accès des singapouriens aux hautes études dans des universités anglosaxonnes, notamment en Angleterre et aux États-Unis, dans le but de former une masse critique d’experts dont le retour au pays sera plus tard un catalyseur pour la vulgarisation du savoir.

En Guinée, l’État a longtemps opté pour cette politique, en octroyant notamment des bourses d’études pour l’étranger en partenariat avec les pays amis comme le Maroc, le Cuba, la Malaisie, la Russie. En revanche, cette importante intelligencia formée à l’extérieur a tendance à profiter davantage aux pays d’accueil, faute d’une réelle politique d’incitation pour leur retour au pays.

Pour résoudre ce problème, l’État à travers son ministère en charge de la fonction publique et celui en charge des affaires étrangères, doit penser et mettre en œuvre une politique de recrutement et de valorisation salariale suffisamment incitative pour attirer la diaspora hautement qualifiée dans l’appareil administratif.

b. La qualification du système éducatif :

« L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde », disait Nelson Mandela.

Le Singapour perçoit l’éducation de la population comme la condition de sa survie. Le taux d’alphabétisation moyen y est de 96,8%, contre 30,4 % en Guinée (source : CIA World Factbook, 2015). En outre, le Singapour arrive en tête du classement PISA 2023 (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) évaluant les systèmes éducatifs au sein de l’OCDE.

c. Instaurer la culture de la méritocratie, de l’innovation et de la performance

Les performances susmentionnées sont le résultat d’une politique éducative basée sur l’excellence. Dès les premières années, les élèves sont évalués rigoureusement, et leur classement détermine leur orientation dans les catégories d’écoles supérieures, en sorte que les meilleurs sont identifiés dès le bas âge et orientés dans des écoles d’élite, pour faire d’eux des leaders de demain. Bref, au Singapour, l’excellence académique est le meilleur tremplin pour la réussite professionnelle. Par conséquent, dans le milieu professionnel, et même dans les familles, la culture de la méritocratie est profondément ancrée.

Notre pays la Guinée doit également d’inspirer du système éducatif Singapourien, considéré de nos jours comme parmi les meilleurs au monde.

Secret n°3 (phase 3) : L’instauration d’une politique fiscale inclusive, incitative, attractive et la fiscalisation du secteur informel.

La politique budgétaire du Singapour est l’une des plus performantes au monde. Avec un solde budgétaire souvent excédentaire-comme c’est le cas au premier trimestre 2024- le Singapour ne fait généralement pas recours à la dette extérieure. Au contraire, l’État a créé depuis 1981 un fonds souverain alimenté par les excédents budgétaires successifs, le GIC private limited, dont les actifs ont été estimés à 770 milliards de dollars américains (juin 2023).
Cet exploit a été rendu possible grâce à l’instauration d’une politique fiscale remarquablement incitative, avec par exemple un taux de tva (GST) de 9% en 2024, contre 22% en France et 18% en Guinée. Cette politique incitative, couplée de la forte digitalisation de l’économie, et d’une longue période de sensibilisation au civisme fiscal, ont contribué à éliminer le secteur informel au Singapour, et à faire du Singapour le 19 ième pays le plus attractif au monde pour les investissements directs étrangers (AT Kearney Forgien Direct Investment Index 2023).

En Guinée, l’État a fourni assez d’efforts pour améliorer les recettes fiscales, malgré que celles-ci tardent encore à porter fruit en raison du très faible taux de fiscalisation de l’économie.

Secret n°4 (phase 4) : Instaurer les préalables d’une transition économique vers le secteur agropastoral

Ceci paraitrait choquant au commun des lecteurs : Bien que la Guinée soit un scandale géologique, le boom minier guinéen n’est pas, en soi, synonyme de développement ! Bien au contraire, la Banque mondiale indique dans une note de conjoncture dédiée à la guinée que « la faible intégration du secteur minier avec les secteurs non miniers, l’intensité capitalistique du secteur minier et les défis économiques posés par la dynamique du syndrome hollandais entravent la création d’emplois et les avantages économiques plus larges » . En d’autres termes, l’intensification de l’exploitation minière en Guinée génère une croissance économique qui n’a pas assez d’incidence sur la réduction de la pauvreté et l’accroissement du niveau de vie des populations, à moins que des mesures soient prises pour endiguer la dynamique du syndrome hollandais, en orientant stratégiquement une partie des recettes de l’extraction minière vers les secteurs non miniers comme l’agriculture, dans une logique de diversification.

Dans ce sens, l’État pourrait, par exemple prévoir, dans les futures lois de finances, un budget d’affectation spéciale (BAS) dédié au développement de l’agriculture et de l’industrie agro-alimentaire, et dont les ressources proviendraient essentiellement des recettes minières.

Bref, à l’instar des grands pays pétroliers qui s’activent depuis des décennies pour leur transition économique post-énergies fossiles, la Guinée doit à tout prix se saisir du boom minier pour préparer l’après ressources minières, en investissant prioritairement dans l’agriculture et l’agro-alimentaire, véritables viviers d’une croissance inclusive et durable pour notre pays.
Nous publierons dans un prochain article les conditions d’une politique agricole réussie en guinée.

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