Pionnier incontesté à l’origine de la création et de la popularisation de la musique urbaine moderne en Afrique de l’Ouest, le Bembeya Jazz National est considéré à ce jour comme l’orchestre africain du siècle. Pourtant tout n’a pas été pour ce mythique qui a permis à la Guinée de Sekou Touré d’asseoir sa domination culturelle, d’exalter la Révolution , le patriotisme et les héros nationaux à l’image de l’AlmamySamory Touré .
Tout à commencé à Beyla. Dans cette petite ville tranquille du sud-est forestier, à mille kilomètres de Conakry, quelques musiciens amateurs rongent leur frein en écoutant des disques de jazz et de highlife. Achken Kaba joue de la trompette, il rassemble un petit orchestre. La rivière locale s’appelle « Bembeya » Le 15 avril 1961, le Bembeya Jazz donne sont premier concert pour la réunion régionale du parti unique.
Peu après, l’orchestre recrute un formidable guitariste de Kankan, déjà célèbre à 17 ans : d’une vieille famille de griots, il s’appelle Sekou Diabaté.
L’orchestre gagne la médaille d’or aux deux premières biennales, (1964 et 1966). Il est envoyé en tournée à Cuba et promu orchestre national. Son chanteur-soliste, Aboubacar Demba Camara dit « le Bègue » (il l’est en parlant, pas en chantant !) devient une superstar dans toute la sous-région, après le spectacle et le disque « Regards sur le Passé » (1967) qui raconte l’histoire de Samory Touré, hommage déguisé à son descendant Sekou Touré.
La propagande du régime envahit le répertoire des orchestres nationaux, dont les membres sont fonctionnaires (payés selon une grille calquée sur celle des enseignants), bénéficient de logements gratuits et de primes pour leur nombreux déplacements officiels en province et à l’étranger. Certaines chansons du Bembeya glorifient le parti unique (« Chemin du PDG « , « Vive le PDG « ), ou ses institutions ( » Armée Guinéenne « ), d’autres incitent à la patience devant leurs échecs, comme le grand tube du Bembeya » Doni Doni » (petit-à-petit l’oiseau fait son nid !) repris par Africando.
La musique du Bembeya, synthèse parfaite des styles afro-cubain et mandingue, se veut aussi un puzzle de toutes les traditions guinéennes. La majorité des membres est d’ethnie malinké, mais le Bembeya est né dans la région des Guerzé, et son rôle d’orchestre national est de jouer tous les rythmes du pays. Or la Guinée est musicalement un résumé de l’Afrique de l’Ouest, et même au-delà. Dans le Fouta, la flûte et la vièle des Peul font le lien avec le monde arabe. Sur la Basse-Côte, on retrouve les mêmes danses qu’au Libéria ou dans le sud de la Côte d’Ivoire et du Ghana, et jusqu’au Nigeria. Les Guinéens forestiers ont une alimentation, une corpulence et une culture qui les rapprochent même des Congolais.
Du national à l’international
Au fil des années 1960, le Bembeya est devenu la matrice de tous les big bands ouest-africains. En visite à Conakry, le Président Malien Modibo Keita, enthousiasmé, s’est inspiré du système d’émulation guinéen, créant la biennale de Bamako où viennent s’affronter les orchestres régionaux. Au départ, le Rail Band (dont la vedette est d’ailleurs un Guinéen, Mory Kanté) et les Ambassadeurs s’inspirent directement du Bembeya. De même, à Dakar, l’Orchestra Baobab, le Star Band puis Super Étoile et Super Diamono. C’est d’ailleurs au cours d’une tournée triomphale au Sénégal qu’en 1973 Demba est tué dans un accident de voiture. La mort de cet immense chanteur (dont s’inspirera le jeune Salif Keita, noble comme lui) ouvre pour le Bembeya une période de deuil et de désarroi. C’est Sekou Touré en personne qui imposera son successeur : un griot encore adolescent, Sekouba « Bambino » Diabaté.
En 1983, un an avant sa mort, le « président-mélomane »privatise les orchestres nationaux. Le Bembeya, comme les autres, devient propriétaire de son club, de ses instruments, de son matériel. Mais après une grande tournée européenne en 1985, son existence devient sporadique : L’Ancien Régime gérait directement la culture. Après la mort de Sekou Touré tous les artistes se sont retrouvés comme des orphelins, adoptés sans transition par la » libre entreprise « . Le Bembeya Jazz National a survécu, bien sûr mais en dents de scie. Aujourd’hui, il n’est que l’ombre de lui même malheureusement. La plupart de ses membres sont soit morts ou malades.
Ce 62 ème anniversaire se révèle plus triste que les précédents car il a coincide avec le décès de Maitre Salifou Kaba, un de ses chanteurs leaders.
Joyeux anniversaire à cet orchestre mythique qui a fait la fierté de tout un peuple , de toute une nation.
Khalil KABA
