Lors du dernier sommet de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le président de la République de Guinée, Mamadi Doumbouya, a réaffirmé avec force sa volonté de préserver le franc guinéen (GNF). En barrant ainsi la route à l’adhésion immédiate de la Guinée à la monnaie unique « Eco », Conakry fait le choix de la souveraineté économique.
Pour éclairer les citoyens sur les motivations et enjeux stratégiques de cette décision, nos confrères de DMTV ont tendu leur micro hier lundi, à l’économiste Bella Bah dans leur émission phare La Voix des sans voix.
Une décision jugée réaliste face aux priorités industrielles
Pour Bella Bah, le refus d’intégrer la zone Eco à ce stade n’est pas une simple posture politique, mais une analyse économique pragmatique. Interrogé sur le choix du chef de l’État, l’expert valide cette démarche.
‘’Je pense que c’est une bonne décision, parce que la monnaie, ce n’est que le reflet de la production dans un pays. Le changement d’une monnaie n’a jamais favorisé la croissance économique dans un pays, encore moins le développement. Je pense que nous avons beaucoup d’abord à faire pour industrialiser notre économie, pour favoriser le taux de bancarisation, pour contrôler notre masse monétaire avant d’intégrer une zone franc’’, a-t-il indiqué.
L’économiste rappelle ainsi que la monnaie ne crée pas la richesse par magie. L’urgence pour la Guinée réside d’abord dans la consolidation de ses bases économiques nationales et dans le respect de critères budgétaires stricts que l’adhésion à une union monétaire viendrait paralyser.
‘’Nous avons assez à faire en termes d’investissement. Et quiconque dit d’intégrer une zone, il y a des critères qu’il faut respecter. Il faut être à 3 % en termes de déficit, alors qu’aujourd’hui, nous avons vraiment besoin de beaucoup d’investissements pour avoir des écoles, des hôpitaux, des routes de qualité’’, a-t-il indiqué.
L’intégration économique préalable : la grande défaillance de la CEDEAO
L’un des arguments centraux développés par Bella Bah repose sur la distinction cruciale entre intégration commerciale et intégration monétaire. Mettre la charrue avant les bœufs en créant une monnaie unique sans marché intérieur fort serait une erreur stratégique majeure.
‘’En plus de cela, il faut aussi le dire : d’abord la CEDEAO, il y a un préalable avant de parler d’une zone monétaire, il y a l’intégration économique qu’il faut régler. Aujourd’hui, les pays de la CEDEAO ne commercent qu’à hauteur de 15 % entre eux. Les pays de la CEDEAO commercent plus avec l’Union européenne, avec la Chine que par rapport qu’entre les différents pays. Il faut d’abord régler ce préalable, faciliter les échanges économiques entre les différents pays, favoriser tout ce qui est taxes douanières, essayer de lever tous ces obstacles. Quand il va y avoir une intégration économique à hauteur de plus de 60 à 70 %, ça sera très facile d’aller vers une zone monétaire’’, a ajouté Bella Bah.
Selon l’analyse de l’économiste, le franc guinéen offre à la Guinée une flexibilité précieuse, semblable aux leviers utilisés par les plus grandes nations industrielles et émergentes.
‘’Nous, en tant que pays avec tout ce que nous disposons en termes de réserves, l’outil de la monnaie dont nous disposons est quelque chose de capital, de fondamental. L’exemple le plus palpable, c’est la Chine. Vous avez vu avec tout ce qu’ils font comme dévaluation pour favoriser leurs exportations dans leur pays. Le pays le plus industrialisé en Afrique aujourd’hui, c’est l’Afrique du Sud, après, c’est suivi du Maroc. Ce sont des pays qui disposent de leur propre monnaie. Donc, on n’a pas du tout intérêt à se figer dans une zone simplement pour être dans une zone et bloquer nos investissements et bloquer tout ce qui est croissance dans notre pays’’, a-t-il analysé.
Piège de la « monnaie forte » et leçons tirées de la Zone Euro
À la question de nos confrères sur la fragilité ou la volatilité apparente du franc guinéen face aux devises étrangères (Euro, Dollar) et sur l’intérêt potentiel d’adopter une monnaie plus forte, Bella Bah met en garde contre les idées reçues. Une monnaie forte peut se révéler néfaste pour un pays peu industrialisé et largement importateur.
‘’Quand vous avez une monnaie qui est très forte, ce n’est pas quelque chose qui est très bien pour votre économie si vous n’êtes pas un pays qui fait de la production. La Guinée, notre production est très… on ne va pas dire qu’elle est très nulle, mais par rapport à nos consommations, elle est très, très faible. Nous, tout ce que nous exportons, c’est beaucoup plus lié à la bauxite, au fer, au diamant. En termes de consommation, nous exportons très, très peu. Si nous aujourd’hui on se met dans une monnaie qui est très forte alors que nous importons beaucoup, nous allons beaucoup plus subir’’, a t-il martelé.
Pour étayer son propos, l’économiste établit un parallèle éclairant avec la crise de la zone euro, où des économies structurellement différentes ont partagé le même étalon monétaire.
‘’Quand vous prenez l’exemple aujourd’hui qui est disons, de façon relative, réussi, c’est la zone euro. Mais vous avez vu des pays comme la Grèce, comme l’Italie, comme l’Espagne, les difficultés qu’ils ont eues par rapport à des pays comme la France et par rapport à l’Allemagne. La France et l’Allemagne, ce sont des pays qui produisent beaucoup et qui exportent dans ces différents pays, alors que les autres pays ne font pas assez de production et vivent beaucoup plus de services. Un pays qui n’a pas une certaine capacité de production n’a pas intérêt à être dans une zone proprement dite’’, a-t-il estimé.
Par ailleurs, Bella Bah insiste sur la réalité du tissu économique guinéen, prévenant contre un passage en force qui fragiliserait les acteurs locaux.
‘’C’est beaucoup plus une question de discipline budgétaire, de volonté et d’éthique que de résoudre le vrai problème. Toute décision qui ne favorise pas le bien-être des citoyens n’est pas vraiment fondée. Aujourd’hui, en termes de bancarisation, nous sommes très faibles : presque 90 % de la masse monétaire guinéenne est au niveau informel. Vous imaginez si brusquement on part vers une zone monétaire ? Cela va avoir beaucoup plus d’impact au niveau de nos PME et au niveau de nos citoyens’’, a-t-il indiqué.
Un appel à la levée des préalables structurels
Interrogé enfin sur le risque d’isolement de la Guinée ou sur l’effet de sa décision sur les autres États membres, Bella Bah estime qu’un effet domino n’est pas à exclure, car les critères de convergence restent hors de portée pour la majorité des pays ouest-africains.
‘’Je ne crois pas que beaucoup de pays vont intégrer carrément la zone. Les critères qui sont là, ce n’est pas tous ces pays-là qui peuvent y adhérer d’un seul coup. Vous avez vu tout récemment le Ghana avait assez de difficultés avec le Fonds Monétaire International. La CEDEAO doit régler certaines questions avant de parler de zone monétaire : l’intégration économique, les échanges de biens et services, faciliter le déplacement des citoyens, favoriser la production au niveau des différents pays’’, a-t-il insisté.
Mamadouba CAMARA, pour Lerevelateur224.com.

