La santé constitue le premier capital d’une nation. Aucun développement durable n’est envisageable sans une population en bonne santé, bénéficiant d’un accès équitable aux soins. En Guinée, la réduction des inégalités sociales de santé représente aujourd’hui un défi majeur, mais également une opportunité stratégique pour accompagner la sixième République.
Une ambition nationale portée par les plus hautes autorités : La Guinée aspire à une croissance inclusive et durable, faisant de l’amélioration du système de santé une priorité des autorités actuelles sous le leadership du Président de la République, le Général Mamadi Doumbouya.
Cette ambition a été rappelée par le Premier ministre, M. Amadou Oury Bah, lors de la célébration de l’élimination de la trypanosomiase en janvier 2025 : « Nous sommes en train de ramener la Guinée à un niveau qui permet d’espérer. Dans le domaine de la santé publique, dans quelques années, nous serons à un niveau appréciable au regard des Objectifs de Développement Durable. »
Cette vision traduit une volonté politique de rompre avec les inégalités structurelles qui freinent encore le véritable développement de notre pays. Pourtant, malgré les progrès enregistrés ces dernières années, les disparités demeurent profondes. Le rapport 2021 de l’Organisation mondiale de la Santé souligne que les inégalités persistantes en matière d’accès aux soins constituent un obstacle majeur à l’amélioration durable des indicateurs sanitaires.
Que sont les inégalités sociales de santé : Les inégalités sociales de santé désignent les différences d’état de santé observées entre les individus ou les groupes sociaux selon leur niveau de revenu, leur niveau d’instruction, leur lieu de résidence, leur appartenance socioculturelle ou encore leur genre.
Autrement dit, les personnes les plus pauvres, les moins instruites ou vivant dans les zones rurales sont davantage exposées aux maladies, tout en bénéficiant d’un accès plus limité aux services de santé. Ces inégalités ne relèvent pas du hasard. Elles sont le reflet des conditions sociales, économiques et territoriales dans lesquelles vivent les populations.
Un système de santé encore marqué par de profondes disparités : Le système sanitaire guinéen reste fortement centralisé autour de Conakry. Dans les régions de l’intérieur du pays, les infrastructures demeurent insuffisantes, les équipements spécialisés sont rares et les ressources humaines qualifiées restent largement en deçà des besoins.
L’absence de centres publics de référence disposant de services d’hémodialyse, de scanners de dernière génération, d’IRM ou de laboratoires spécialisés illustre ces inégalités territoriales.
À cela s’ajoutent plusieurs difficultés structurelles :
-des infrastructures hospitalières parfois vétustes ;
-une insuffisance chronique de personnel médical spécialisé ;
-un ratio de lits hospitaliers inférieur aux recommandations internationales ;
-une forte concentration des spécialistes à Conakry.
Selon plusieurs études, près de 62 % des dépenses de santé sont directement supportées par les ménages, tandis qu’à peine 5 % de la population bénéficie d’une couverture d’assurance maladie. Dans ces conditions, l’accès aux soins dépend encore largement du niveau de revenu des familles.
Lorsque les structures publiques ne répondent pas aux besoins, beaucoup de citoyens se tournent vers la médecine traditionnelle, l’automédication ou des cliniques privées exerçant parfois dans des conditions peu réglementées.
La pauvreté, l’enclavement de nombreuses localités, le faible niveau d’éducation sanitaire ainsi que les difficultés d’accès à l’eau potable et à l’assainissement aggravent davantage cette situation.
Des investissements importants mais des défis persistants : Il serait toutefois inexact d’affirmer que le secteur de la santé manque totalement de moyens. Depuis du Général Mamadi Doumbouya au pouvoir en 2021, les ressources publiques consacrées au ministère de la Santé et de l’Hygiène publique ont connu une progression significative.
Ainsi :
-en 2023, plus de 2 035 milliards de GNF ont été alloués au secteur ;
-en 2024, les crédits ont atteint près de 2 186 milliards de GNF ;
-en 2025, plus de 2 247 milliards de GNF.
À ces ressources nationales s’ajoutent les importants financements des partenaires techniques et financiers, notamment l’Organisation mondiale de la Santé, la Banque mondiale, l’UNICEF, le Fonds mondial et plusieurs agences de coopération.
Ces investissements traduisent un engagement réel de l’État. Toutefois, ils doivent désormais produire des effets plus visibles sur le terrain, notamment en matière d’équité territoriale, de qualité des soins et d’amélioration de la gouvernance sanitaire.
Les conséquences des inégalités sur la population : Les inégalités sociales de santé produisent des conséquences lourdes tant sur le plan humain qu’économique. Elles favorisent notamment :
-une mortalité maternelle et infantile encore élevée ;
-une augmentation des maladies chroniques et infectieuses ;
-le retard dans la prise en charge des urgences médicales ;
-le recours aux médicaments de rue et aux circuits illicites ;
-une perte de confiance des populations envers le système de santé.
Au-delà des chiffres, ces réalités se vivent quotidiennement dans nos établissements sanitaires. Les plaintes des patients sont nombreuses et récurrentes : qualité insuffisante de l’accueil, longues attentes, manque d’information, traitements parfois différenciés selon les moyens financiers ou les relations personnelles.
Une phrase revient souvent dans les témoignages des usagers : « Ils ne nous regardent même pas. Ils ne pensent qu’à l’argent ou à leurs proches. ». Ces perceptions, qu’elles soient totalement fondées ou non, fragilisent la relation de confiance indispensable entre les professionnels de santé et les citoyens.
La santé : un investissement pour le développement
Réduire les inégalités sociales de santé en Guinée ne relève pas uniquement de la politique sanitaire. Il s’agit également d’un investissement économique. Une population en meilleure santé est plus productive, plus instruite, plus résiliente et participe davantage à la croissance nationale.
À l’inverse, les maladies, les décès prématurés et les dépenses catastrophiques de santé entretiennent durablement la pauvreté et ralentissent le développement.
La santé doit donc être considérée comme un levier stratégique de développement humain et économique.
Une responsabilité collective : La réduction des inégalités sociales de santé ne peut reposer uniquement sur le ministère de la Santé. Elle exige une mobilisation coordonnée de l’ensemble des acteurs :
-le Gouvernement ;
-les collectivités territoriales ;
-les partenaires techniques et financiers ;
-les organisations de la société civile ;
-le secteur privé ;
-les professionnels de santé ;
-les communautés elles-mêmes.
Garantir le droit à la santé signifie faire en sorte que le lieu de naissance, le niveau de revenu ou le statut social ne déterminent plus les chances de vivre en bonne santé. Elle ne doit plus être un privilège réservé à quelques-uns ; elle doit devenir une réalité pour tous les Guinéens.
Nos recommandations : Pour réduire durablement les inégalités sociales de santé en Guinée, plusieurs actions prioritaires méritent d’être engagées.
1. Moderniser les infrastructures sanitaires : Construire et réhabiliter des hôpitaux modernes dans les huit régions administratives ainsi qu’à Guéckédou, afin de renforcer l’offre de soins de proximité et de désengorger Conakry.
2. Renforcer les ressources humaines : Former davantage de médecins spécialistes, de sages-femmes, d’infirmiers et de techniciens de santé, tout en créant des mesures incitatives pour favoriser leur maintien dans les régions de l’intérieur.
3. Développer les plateaux techniques :
Équiper progressivement les hôpitaux régionaux en scanners, IRM, centres de dialyse, laboratoires spécialisés et services de réanimation.
4. Étendre la protection sociale en santé :
Accélérer la mise en place d’une couverture sanitaire accessible aux populations les plus vulnérables afin de réduire les dépenses directes des ménages.
5. Renforcer les soins de santé primaires :
Garantir la gratuité effective des vaccinations, des consultations prénatales, des soins postnatals et des services essentiels destinés aux enfants et aux femmes enceintes.
6. Promouvoir l’éducation à la santé :
Introduire des programmes d’éducation sanitaire dans les collèges, lycées et universités afin de développer une véritable culture de prévention.
7. Développer la santé scolaire et universitaire : Créer des centres médicaux fonctionnels dans les grands établissements scolaires et universitaires pour répondre aux besoins spécifiques des élèves et étudiants.
8. Améliorer l’accès à l’eau potable et à l’assainissement : Réduire durablement les maladies hydriques et les maladies tropicales négligées en renforçant les infrastructures d’eau et d’assainissement dans les zones rurales.
9. Agir sur les déterminants sociaux de la santé : La lutte contre les inégalités passe également par la réduction de la pauvreté, l’amélioration de l’éducation, l’emploi des jeunes, l’autonomisation des femmes et le développement des territoires, notamment à travers les politiques nationales de protection sociale.
10. Renforcer la gouvernance et l’humanisation des soins : Améliorer la qualité de l’accueil, promouvoir l’éthique médicale, lutter contre les pratiques discriminatoires et instaurer une culture de redevabilité dans les établissements sanitaires.
Conclusion : La réduction des inégalités sociales de santé constitue un impératif de justice sociale, de cohésion nationale et de développement économique. Les progrès réalisés ces dernières années témoignent d’une volonté politique réelle de transformer le système de santé.
Toutefois, l’amélioration des indicateurs sanitaires passera avant tout par une meilleure répartition des ressources, un renforcement de la gouvernance, une prise en compte des déterminants sociaux de la santé et une mobilisation collective de tous les acteurs.
Construire une Guinée où chaque citoyen, quel que soit son lieu de résidence ou sa condition sociale, bénéficie des mêmes chances d’accéder à des soins de qualité est non seulement une exigence morale, mais également une condition indispensable à l’émergence du pays.
Une Guinée en bonne santé est une Guinée plus forte, plus juste, plus solidaire et résolument tournée vers l’avenir.
Dr. Karamo Kaba
Spécialiste En Gestion des Hôpitaux et des Services De Santé. MBA in en Pharma Biotech Business Management.
Enseignant ~ Écrivain Auteur
tatakaba66@gmail.com
+224 628 49 78 95
Références :
* Organisation mondiale de la Santé (OMS). Rapport sur les inégalités en santé, 2021.
* Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Les inégalités sociales de santé : définition et déterminants.
* Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR). Guinée : système de santé et accès aux soins.
* Ministère du Budget de la République de Guinée. Lois de finances 2023, 2024 et 2025.
* Ministère de la Santé et de l’Hygiène publique de la République de Guinée. Discours du Premier ministre lors de la célébration de l’élimination de la trypanosomiase, janvier 2025.
