Derrière chaque célèbre chanson maninka qui a traversé le temps se cache un trésor : un fabuleux récit ou une resplendissante histoire. Il s’agit soit de l’histoire d’une femme ou d’un homme qui, à un moment de sa vie, a été confronté à l’ingratitude, à la méchanceté, à la solitude ou aux vicissitudes de l’existence, soit de celle d’un événement marquant.
Dans le pays maninka, les chansons et les rythmes traditionnels ne vieillissent ni ne meurent. Ils racontent le vécu des communautés, incitent les populations à la bravoure et conseillent aux nouvelles générations les vertus de l’honneur, de la sagesse et du bien. Ces airs inspirent la jeunesse pour l’avenir. Fama denkè ou « le fils du chef » en est un exemple. Qui n’a pas encore entendu l’une des interprétations de cette resplendissante et célèbre chanson : « Fama denkè i kana kassi » ?
Toutes les célèbres chansons maninka ont une origine et une histoire. L’intemporelle et célèbre Fama denkè, qui signifie « fils du chef », n’échappe pas à la règle. Le célèbre et emblématique griot Sory Kandia Kouyaté l’a chantée. Son fils, Sékouba Kandia Kouyaté, l’a aussi interprétée. Magalan Camara, El Hadj Djéli Sory Kouyaté, Boubacar Traoré, Madou, Sidiki Diabaté et Nanténédié Kamissoko l’ont également interprétée. Qui d’autre encore ? Cette belle chanson maninka a traversé le temps et l’espace, et a été chantée par plusieurs artistes. Mais que se cache-t-il derrière cette resplendissante mélodie ? Que raconte-t-elle ?
« I makoun! I makoun Fama, I makoun! kana kassi Fama, i makoun. I makoun! Saa kourouyi ifa loufè. I makoun yonkékourou ifa loufè. I makoun. Nissiden wèrè ifa loufè. I makoun. Kèlè denlou ifa loufè. Kana kassi Fama denkè, kôgontô kôrô laa kassi magbo. Woo Fama denkè. Siran te saaya sa, hami te saaya sa. Fama denkè. Siran te saaya sa, hami te saaya sa. Fama denkè, kôgontô kôrô kassi magbo. I makoun, fantan la kassi magni. I makoun, fantan den la kassi magni. I makoun. Djii tala la kassi magni. I makoun, horoya ni kassi te ben. I makou, yérè lon ni kassi te ben » Que raconte réellement cette belle et immortelle mélodie ? Dans quelles circonstances a-t-elle été chantée ?
Littéralement, cette chanson dit ceci : « Retiens tes larmes ! Ne pleure pas, fils du roi. Retiens tes larmes. Ne pleure pas, fils du chef. Tes pères ont de nombreux enclos de bovins. Ne pleure pas. Il reste encore beaucoup d’esclaves avec eux.
Ne pleure pas. Ne pleure pas, fils du chef. Il reste encore des enclos de bœufs. Ne pleure pas, fils du chef. Faire pleurer celui qui a faim ne coûte rien. Ne pleure pas, fils du chef. Faire pleurer une personne sans défense ni protection n’est pas une bonne chose. Retiens tes larmes, fils du roi, car la dignité ne saurait rimer avec les pleurs. Ne pleure pas. La connaissance de soi ne peut aller avec des pleurs. Faire pleurer un frustré ne coûte rien. Faire pleurer un héritier n’est pas une bonne chose non plus. Fils du chef, retiens tes larmes, car ni la peur ni l’inquiétude n’empêchent la mort. Retiens tes larmes, fils du roi. » Beaucoup écoutent cette célèbre chanson et la partagent notamment sur TikTok, mais peu connaissent les circonstances dans lesquelles elle a été composée pour la première fois.
Cette mélodie, de toute beauté, est intemporelle. Sur fond d’un instrumental calme évoquant la douleur et la tristesse, les traditions racontent qu’elle évoque l’arrestation, en 1898, dans son camp de Guélémou, du plus grand résistant africain, le roi guerrier Sona Mory, dont le nom a été travesti par les colons pour devenir Samory Touré, ainsi que la profonde tristesse de son fils aîné, Diaoulén (ou Dia Oulé) Karamo Touré dit Sarankenyi-Mori, resté inconsolable après le départ de son père. Sona est le nom de la mère du roi guerrier et Mory, son nom. Dans la société traditionnelle maninka, et encore aujourd’hui dans certains milieux, les prénoms des enfants, notamment ceux des garçons, sont souvent précédés de ceux de la mère afin de distinguer deux personnes portant le même prénom au sein d’une communauté. Pour rappel, Sona Mory, communément appelé Samory, déporté au Gabon, meurt à Ndjolé le 2 juin 1900.
Bref, de nombreuses sources indiquent que Diaoulén Karamo serait né vers 1870 et serait mort en 1940. Suite à la défaite de son père en 1898, il fut très attristé par cette situation. Pour le consoler et lui redonner du courage, un griot a alors composé l’air « Fama Denkè » pour lui rappeler qu’il devait toujours garder une attitude digne de son rang, quelles que soient les difficultés qu’il traversait. C’est aussi une manière de l’exhorter à agir. Qui peut refuser ce que le destin lui réserve ?
Parfois, « On ne résiste pas pour gagner, mais pour garder son honneur et sa dignité », a dit l’autre.
Sayon MARA, Juriste
