À Boké, au cœur d’un ancien fortin colonial, l’histoire ne dort jamais. Elle s’expose, interroge et dérange. Dans une interview exclusive accordée à notre correspondant régional, le directeur régional du Musée de Boké, lève le voile sur un site emblématique de la traite négrière en Afrique de l’Ouest, aujourd’hui engagé dans une lente mais courageuse renaissance.

Dès le portail franchi, le visiteur est saisi par le silence lourd des canons braqués vers l’horizon. Témoins muets de la conquête coloniale, ils rappellent la violence d’un passé que le musée refuse d’édulcorer. « Raconter l’histoire sans l’effacer ni la déformer », telle est la mission que s’est assignée Madina Guirassy, directeur de cette institution mémorielle.
Entre les murs chargés d’histoire, chaque objet parle. La stèle de René Caillié, les bustes d’Almamy Samory Touré, de Dinah Salifou Camara, d’Alpha Yaya Diallo ou encore d’El Hadj Oumar Tall cohabitent dans une scénographie pensée comme un dialogue entre domination et résistance. Ici, la mémoire coloniale ne fait pas taire celle des héros africains ; elle la confronte.

Dans la cour intérieure, au milieu des reliques d’époque, le directeur retrace la genèse du musée. ‘’Le musée de Boké a été créé en 1971. Il abrite un bâtiment colonial datant de 1878, construit entre le XIXᵉ et le XXᵉ siècle. À l’origine, il servait de comptoir commercial pour sécuriser les marchandises des colons et de base militaire du commandant de cercle’’, explique-t-il.
Nommé à la tête du musée au début des années 2020, Madina Guirassy hérite d’une structure en manque de repères et de moyens. Pas de feuille de route, peu d’outils, mais une volonté affirmée de changement.

‘’Il n’y avait aucune réforme ici. J’ai dû m’appuyer sur les compétences acquises avec certaines ONG pour amorcer de petites transformations’’, confie-t-il.
Réorganisation des espaces, mise en valeur des œuvres, instauration de cahiers d’observation pour les visiteurs, partage des responsabilités entre conservateur, guides et administration : le musée se structure progressivement, malgré des ressources quasi inexistantes.
Un musée sans subvention, porté par le patriotisme

Le paradoxe est frappant : alors que le Musée régional de Boké constitue un pan essentiel de l’histoire nationale, il ne bénéficie d’aucune subvention de l’État. Une réalité qui pèse lourdement sur la gestion du personnel.
« Si le musée tient encore, c’est grâce au nationalisme et au patriotisme. Personne ici ne perçoit un salaire, pas même le directeur’’, reconnaît Madina Guirassy.
Pour maintenir son équipe, il improvise, partage les maigres recettes issues des visites et fait appel à l’engagement moral de chacun. Une gestion de survie, mais aussi de conviction.
Malgré tout, le musée attire. De plus en plus. Des visiteurs guinéens, africains et étrangers franchissent les portes du fortin. Les élèves et étudiants y viennent régulièrement, constatant, année après année, les évolutions apportées au site.
« Aujourd’hui, il y a de l’affluence. Chaque retour des visiteurs est marqué par une nouveauté », se réjouit le directeur.
Lors de l’entretien, Madina Guirassy a conduit notre correspondant régional jusqu’aux caves négrières et au tristement célèbre chemin du non-retour, là où des hommes, des femmes et des enfants attendaient l’embarquement vers une destination inconnue. Un parcours glaçant, mais nécessaire.
À Boké, le musée ne se contente pas de conserver des vestiges. Il résiste à l’oubli. Et dans le silence de ses murs, la mémoire continue de parler.
Depuis Boké, Mamoudou DIALLO, pour Lerevelateur224.com.
